Après deux mois de confinement déjà tendus entre les forces de l’ordre et une partie de la population française, la question des violences commises par la police a immédiatement ressurgi dans le débat public dans la lignée des mobilisations planétaires qui ont suivi la mort de Georges Floyd aux États-Unis. Depuis sa création, Radio Parleur tend le micro à celles et ceux qui se battent pour obtenir vérité et justice. Dans ce dossier de l’été, retrouvez une sélection de notre travail pour documenter et penser ce combat contre les violences policières.

Depuis plusieurs années, des violences policières émaillent régulièrement les manifestations. Dans les quartiers populaires ont parle même de « 40 ans de violences par la police ». En rentrant des mobilisations, les images de blessé⋅es graves se mêlent dans les esprits aux cris de panique qui accompagnent désormais la plupart des rassemblements. Il s’agit « d’assurer la sécurité des manifestant⋅es » explique le ministère de l’Intérieur. Pour les blessé·es, les mutilé·es, leurs proches, et celles et ceux qui participent à ces mouvement sociaux, il s’agit plutôt de s’assurer que plus personne ne descende dans la rue sans avoir la peur au ventre.

Violente, réfléchie et longtemps ignorée : la question du maintien de l’ordre, de ses méthodes et de ses conséquences est devenue un enjeu majeur du débat public depuis le mouvement des Gilets Jaunes. Un temps éclipsé par la crise du coronavirus, la question des violences policières est revenue au cœur des débats durant le confinement.

Dès le mois d’avril, des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux pour dénoncer des interpellations ou des contrôles brutaux, parfois accompagnés d’injures racistes, le plus souvent dans des quartiers populaires. C’est dans ce contexte social et sécuritaire déjà tendu, que la mort de George Floyd, un homme afro-américain tué par des policiers à Minneapolis aux Etats-Unis, a donné un nouvel élan à la lutte contre les violences policières dans le monde. Un combat qui se traduit particulièrement en France à travers la luttes menée par le comité Vérité et Justice pour Adama, du nom de ce jeune homme décédé entre les mains de la gendarmerie, le 19 juillet 2016


Une fiction récompensée au Paris Podcast Festival

La fiction est-elle plus puissante pour rendre compte de la réalité ? Notre ingénieur du son et journaliste Adel Ittel El Madani a choisi de mettre en récit l’actualité avec I can’t breathe (Panic), une fiction sonore décrivant le contrôle de police et l’arrestation d’un jeune homme, maintenu au sol sous « le poids des corps » des policiers a remporté le prix SACEM de la création sonore et musicale à l’occasion du Paris Podcast Festival.

Cette oeuvre a été distinguée par un jury de professionnels présidé par Sarah Constantin. Il était aussi composé de l’écrivain Geneviève Brisac, du journaliste radio Thomas Baumgartner et du réalisateur Antarès Bassis.


Questionner les faits à travers cinq reportages

violences policières
Des policiers fouillent et contrôlent un manifestant lors d’une manifestation à Paris, le 21 septembre 2019. Photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

Les quartiers populaires en première ligne face à la pandémie

« Mobilisez-vous car vous êtes une cible. Pardon de vous le dire mais votre couleur, votre religion, votre quartier est une cible et demain vous pourriez être frappés de plein fouet par la tragédie qui touche la famille de Sabri aujourd’hui ». Le jeudi 21 mai à Argenteuil, une marche blanche a rendu hommage à Sabri Chouhbi. L’accident qui a tué le jeune homme du 18 ans le 17 mai dernier, soulève beaucoup de questions, notamment sur la responsabilité présumée d’une voiture de police banalisée.

Les nuits qui ont suivis la mort de Sabri, la révolte s’est faite entendre à Argenteuil, à grand renforts de mortiers d’artifice. Une révolte au goût d’injustice : alors que le parquet de Pontoise a déjà ouvert une enquête préliminaire et écarté la piste de la course-poursuite. Il estime que le motard a perdu seul le contrôle de son engin, dépourvu d’éclairage. Les avocates de la famille, Lucie Simon et Camille Vannier, présentes à la marche blanche pour Sabri, trouvent ces conclusions bien hâtives « après seulement deux jours d’enquête ».


 

Les techniques d’immobilisation au coeur du débat

Les semaines défilent et dans les Quartiers populaires, la pandémie de Covid-19 se caractérise par une pression policière accrue. La mort de Sabri Chouhbi questionne toutes les autres affaires où les violences policières se sont faites visibles depuis le début du confinement.

C’est la mort de George Floyd, à Minneapolis, le 25 mai, qui va provoquer une onde de choc inédite à travers le monde, et notamment dans l’Hexagone. Les manifestations se succèdent en France contre le « racisme » et les « violences policières ». A Paris, le débat s’embrase jusqu’en haut-lieu autour de la clé d’étranglement et des méthodes d’interpellation.

Entre la pression de la rue et la colère des policiers, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, se trouve dans une situation des plus inconfortables. Après avoir annoncé l’abandon de la technique de la clé d’étranglement, le ministre a nuancé ses propos face aux syndicats de police… avant de revenir en arrière.

Le 5 janvier, la mort de Cédric Chouviat à l’hôpital, 48 heures après son interpellation lors d’un contrôle routier, avait déjà remis en lumière la dangerosité de certaines techniques d’immobilisation utilisées par les policiers : clefs d’étranglement, plaquages ventraux et pliages.


Mardi 2 juin : une mobilisation historique contre les violences policières

Alors que les États-Unis continuent de s’embraser suite au meurtre de Georges Floyd par un policier, en France aussi, les victimes racisées de la police sont toujours plus nombreuses. Adama Traoré, tué en 2016 dans les locaux de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise, Zyed Benna et Bouna Traoré, en 2005 après une course poursuite, Lamine Dieng, en 2007, dans un fourgon de police, la liste est encore longue. A Marseille, à Paris, à Nantes, à Bordeaux ou Toulouse, des manifestations sont organisées pour faire écho à la mobilisation outre-atlantique et aux violences policières en France.

En cette période d’état d’urgence sanitaire, les rassemblements de plus de 10 personnes sont théoriquement interdits, mais beaucoup de gens ont fait le déplacement pour soutenir le combat du comité Vérité et Justice pour Adama, alors qu’une nouvelle expertise sur la mort du jeune homme de 24 ans valide l’asphyxie par plaquage ventral. Organisé devant le Tribunal de Paris, porte de Clichy, le rassemblement appelé par le comité a rassemblé 20 000 personnes.


Maurice Rajsfus : mémoire et pourfendeur d’une « violence systémique »

Comparer la situation aux Etats-Unis et en France a-t-il un sens ? Une chose est sûre : l’ampleur des mobilisations dans l’Hexagone depuis plus d’un an traduit un questionnement croissant, vis à vis des violences policières. Un questionnement que n’a cessé de faire l’historien Maurice Rajsfus, en s’intéressant aux doctrines, pratiques et modes d’organisation des polices.

Cet inlassable militant contre les violences policières a rassemblé plusieurs milliers de coupures de presse sur 50 ans, composant une immense base de données sur les exactions policières en France. Pour David Dufresne, journaliste, écrivain et documentariste, Maurice Rajsfus était « un éclaireur » qui a inspiré le désormais célèbre « Allo Place Beauvau », recoupant et diffusant les vidéos et témoignages de violences policières depuis les manifestations des Gilets Jaunes.

Le 13 juin 2020 Maurice Rajsfus nous quittait, à 92 ans. Samedi 4 juillet, une journée d’hommage était consacrée à ce précurseur de l’étude des violences policières. L’occasion d’un retour sur le parcours de ce rescapé de la rafle du Vel d’Hiv, journaliste et militant révolutionnaire. Une vie entière consacrée à documenter l’action de la police. Un combat d’une brulante actualité.


Un mouvement social à part entière, portée par une nouvelle génération ?

Samedi 18 juillet 2020, pour la quatrième fois, plusieurs milliers de personnes ont réclamé justice et vérité pour Adama Traoré. La famille réclame un procès public. Et continue d’appeler à la mobilisation après le rassemblement place de la République à Paris, le samedi 13 juin. Au-delà du combat judiciaire en cours, cette marche pour Adama a réuni des collectifs d’écologistes, des Gilets Jaunes et des personnalités politiques issues de plusieurs partis de gauche. Une convergence contre les violences policières qui s’affirme, de plus en plus, comme un mouvement social d’ampleur.

Le combat pour Adama a-t-il fait naître une « Génération Adama » ? À l’origine de cette formule, le collectif Adama Traoré, qui désigne une nouvelle génération d’hommes et de femmes, mobilisés dans les luttes antiracistes et contre les violences policières. Souvent jeunes, fraichement politisés quoique déjà parfaitement initiés à la question des violences policières : pour beaucoup, ces manifestations sont les premières. A tel point que se pose la question de l’émergence d’une nouvelle génération militante. Celle-ci attend d’ores et déjà une nouvelle mobilisation au mois de septembre. À nouveau devant le tribunal de Paris, « pour réclamer la récusation de la juge en charge de l’affaire Adama ».

 


Trois entretiens et émissions pour analyser un système

Tir de lbd à bout portant police
Le 5 décembre à Paris, la manifestation contre le projet de réforme des retraites voit de nombreux cas de violences contre des manifestant.es. Photo : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

Comment en est-on arrivé là ?

Si la sécurité des citoyen·nes est essentielle, assurer leur sûreté demande une police totalement respectueuse de leurs droits. Depuis le mouvement contre la loi Travail, en 2016 et jusqu’au mouvement contre le projet de réforme des retraites, le durcissement des pratiques policières se fait ressentir dans le maintien de l’ordre. Avec le mouvements des Gilets Jaunes, il ne fait plus aucun doute. Les cas de violences policières sont de plus en plus dénoncés, et même documentés. Et les pratiques de maintien de l’ordre sont de plus en plus remises en question. Elles se retrouvent régulièrement au cœur des débats, parfois même des manifestations.

Pour confronter les regards et les vécus autour du micro, Radio Parleur a réuni policier, militant contre les violences policières et journaliste à échanger sur le fameux maintien de l’ordre « à la française ».

Almamy Kanouté se définit comme activiste politique. Il est intervenant éducatif, militant contre les violences policières (collectif Vérité et Justice pour Adama) et comédien dans le film Les Misérables, de Ladj Ly.
Gaétan Alibert est policier et Secrétaire national du syndicat Sud Intérieur.
Violette Voldoire est journaliste à Radio Parleur et co-autrice du documentaire Marquer les chairs et les esprits.


Le confinement comme révélateur des violences et du racisme dans la police

« Près de 21 millions de contrôles ont été réalisés sur le territoire national : ils ont donné lieu à 1,1 million de contraventions ». Un tweet, presque 250 caractères, et voici résumée l’action de la police et de la gendarmerie pendant ce confinement. C’est le compte du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui propose ce bilan et salue la « mobilisation » des agents de l’État.

La réalité sur le terrain est, comme souvent, plus complexe. La conséquence de cette politique, c’est la multiplication d’actes de violences policières. En particulier, ce sont dans les quartiers populaires qu’ils se déroulent. Où les libertés des habitant·es sont bafouées. Des policiers ont notamment proférés des insultes racistes lors d’une interpellation à L’Île-Saint-Denis (93).

Plus largement, les témoignages de contraventions abusives sont nombreux. Tous racontent un jugement sur l’instant, des décisions impossibles à remettre en cause et un contrôle à posteriori quasi-inexistant.

Raphaël Kempf est avocat au barreau de Paris et auteur du livre « Ennemis d’Etat : Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes » paru en septembre 2019 aux éditions La Fabrique. Il est aussi l’auteur d’un article pour le mensuel Le Monde Diplomatique du mois d’avril 2020, « Et le gouvernement décida de confiner nos libertés ».


George FLoyd Black Lives Matter
Des manifestant.es de Black Lives Matter se rassemblent à Minneapolis dans les jours qui ont suivis la mort de George Floyd. Credit : Creative Commons / Wikimedia

L’écho de la mort de George Floyd aux Etats-Unis

La mort de George Floyd à Minneapolis a déclenché un mouvement mondial contre le racisme et les violences de la police. Aux États-Unis, des centaines de manifestations ont été organisées et plusieurs villes à forte majorité afro-américaine ont connu des tensions. Les conséquences politiques de ce mouvement sont encore à déterminer mais d’autres affaires de décès de personne noires américaines viennent relancer ce mouvement et la question du racisme en Amérique.

Dans cet entretien, Radio Parleur a choisi de revenir à Minneapolis, où tout à commencé. Un retour aux sources pour comprendre pourquoi cette ville du Minnesota a été le théâtre de ces événements, de la mort de George Floyd aux manifestation suivies d’émeutes qui ont marqué la ville. Un combat contre les violences policières qui est aussi celui des autres minorités aux États-Unis. En particulier celui des natifs et natives, victimes depuis des décennies du racisme et de la ségrégation. Une situation encore mise en lumière par la pandémie de Covid-19.

Lisa Bellanger est la co-directrice de l’American Indian Movement à Minneapolis : figure locale de la communauté des natifs et natives américains, elle est mobilisée contre la violence de la police et le racisme depuis les années 1960.


Une enquête et un documentaire pour aller plus loin

tir lbd bout portant CSI
Rue Saint-Lazare à Paris le 9 janvier. Photographie : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

Tir de LBD à bout portant à Paris : un policier récidiviste ?

Jeudi 9 janvier, sur la fin du parcours de la manifestation interprofessionnelle contre le projet de réforme des retraites, à Paris, un policier tire à bout portant sur un manifestant. Une vidéo fait le tour du web et des médias. On y voit un policier frapper des manifestants de sa matraque. Un second prend le relais, balayant de son tonfa toutes les personnes à portée avant que son collègue ne le retienne.

Des manifestant·es s’indignent face aux boucliers. Puis, un autre agent casqué de noir fait irruption entre ses collègues, pointe son LBD et tire à bout portant en direction d’une personne, qui s’effondre. Notre enquête permet d’affirmer que ce policier a récidivé quelques minutes plus tard contre une deuxième personne, qui a depuis déposé plainte et été auditionnée par l’IGPN.

Une enquête réalisée par Tristan Goldbronn et Pierre-Olivier Chaput.


Gilets Jaunes
A la marche des Mutilé.es pour l’exemple, le dimanche 2 juin 2019 à Paris. Photographie : Nicolas Poirier pour Radio Parleur.

Un documentaire en deux parties : Marquer les chairs et les esprits

Ils et elles sont les « Mutilé⋅es pour l’exemple. » Comme les fusillé⋅es pour l’exemple, ils et elles disent avoir été pris⋅es pour cible par la police. Pour faire peur aux autres, à tout.es les autres, et faire cesser ce mouvement des Gilets Jaunes qui dérange. Être blessé⋅e, qu’est-ce que cela veut dire pour elles et eux ?

David Breidenstein, blessé le 16 mars 2019, Gwendal Leroy, blessé le 19 janvier 2019 Xavier, blessé le samedi 20 avril 2019, Alain Hoffmann, blessé le 1er décembre 2019, et Laurent Théron, blessé le 15 septembre 2016. Radio Parleur vous propose d’entendre cinq récits sur ce tir qui a brisé quelque chose en eux, en l’espace d’un éclair. Aujourd’hui ils se reconstruisent. Certains tentent le retour à la normale. D’autres le combat politique qui donne une épaisseur à ce trauma qu’ils surmontent.

Marquer les Chairs et les Esprtis – Partie 1 :

Le lanceur de balles de défense et la grenade de désencerclement sont pointées du doigt par les mutilé·es, par des soignant·es, par des ONG et même par l’ONU. Ces armes sont classées comme des armes de guerre par le ministère français des Armées, ainsi que par plusieurs classifications internationales. Le professeur Laurent Thinès, neuro-chirurgien demande notamment un moratoire sur l’utilisation de ces armes. Il est par ailleurs l’un des rares soignants à avoir pris position publiquement contre ces armes qui causent des « blessures de guerre, ou comparables à de graves accidents de la route. »

Toutes ces armes ne tirent pas seules. Le problème, c’est que la formation de celles et ceux qui les utilisent, forces de police et de gendarmerie, est très inégale. Pour les manifestant⋅es et les mutilé⋅es, la tactique du maintien de l’ordre français est désormais basée sur la terreur. Faire peur, pour empêcher de nouvelles manifestations.

Marquer les Chairs et les Esprits – Partie 2 :

Un podcast documentaire de Violette Voldoire et Tristan Goldbronn. Mixage et création sonore : Etienne Gratianette.

violences policières
En 2016, le mouvement social contre la « loi Travail » est marqué par de nombreuses violences et une radicalisation des pratiques policières. Photo : Marc Estiot pour Radio Parleur.

Une compilation par Tristan Goldbronn. Photo de Une : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

Répondre

Please enter your comment!
Please enter your name here