Ils ne sont ni professionnels, ni totalement amateurs, mais ils sont déterminés à porter secours. Lors des manifestations, ils ont choisi de mettre leur engagement, et leurs compétences médicales, au profit des blessés pour procurer les premiers soins. A l’instar de ce 14 juillet 2019, sur les Champs-Elysées. Qui sont les « street medics », ces soignant.es des manifs ?

Le 12 janvier, place de l’Etoile, les palets de gaz lacrymo pleuvent par dizaines alors que la nuit commence à tomber. Près de l’Arc de Triomphe, un groupe de secouristes s’affaire autour d’un manifestant, blessé à la jambe par un tir de LBD 40. Deux semaines plus tard, toujours sur le pavé parisien, les cris de « Medics ! Medics ! » résonnent alors qu’une femme de trente ans semble faire un malaise. Quelques heures après, Jérôme Rodrigues, proche d’Eric Drouet et figure emblématique du mouvement des Gilets Jaunes, est gravement blessé à l’œil après un jet de grenade de désencerclement de la part des forces de police. Des secouristes le prennent en charge puis le transportent sur un brancard vers le camion des sapeurs-pompiers. A Bordeaux, Nantes, Toulouse ou Paris, ces scènes sont désormais devenues emblématiques du paysage des manifs… Avec la montée des violences policières déjà observées en 2016 lors des manifestations contre la Loi Travail, les street medics sont devenus des acteurs et des actrices incontournables des cortèges.

Les « Street medics » : ce sont ces soignantes et soignants volontaires bénévoles, qui sont en première ligne de la contestation sociale. Des yeux irrités par le gaz lacrymo à la désinfection des simples plaies, causées par les coups de matraques, en passant par les membres mutilés, les brûlures et les crises d’angoisse… Ils et elles sont aujourd’hui plusieurs centaines, réuni.es sous des groupes divers, à administrer les premiers soins dans toute la France. Reconnaissables à leur tenue (t-shirt blanc avec une croix rouge ou bleue), certains sont médecins, d’autres infirmiers et d’autres n’ont aucune formation médicale, à l’exception d’un cours de secourisme de base.

Des membres des Paris Medics Premiers Secours, lors de l’Acte 23 à Paris, le 20 avril. Photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

A l’origine, des militant.es issus de la mouvance anticapitaliste

C’est dans le Jardin des Plantes à Paris et à quelques mètres d’Alexandre Benalla, que nous rencontrons Romayn, le 1er mai 2018. Casque blanc et sac de secours sur l’épaule, il est étudiant et administre des soins à une personne matraquée par des CRS. Pour ce secouriste bénévole dans une association d’aide humanitaire, il ne s’agit pas simplement d’adapter le secourisme au cadre des manifestations, mais de lutter contre la répression policière et étatique. Lorsqu’il n’intervient pas en tant que street medic, il s’adonne parfois à des modes d’actions plus radicaux dans le cortège de tête. Deux types de pratiques militantes qui sont pour lui les tenants d’une seule et même réponse, face aux violences subies par les manifestant.es de la part de la police. « On est là avant tout en tant que manifestant, c’est juste qu’on met nos compétences médicales au service des autres en plus ». Que signifie Street Medic ? On pourrait traduire le terme par « médecin de rue ». Qu’ils viennent à titre individuel ou qu’ils soient issus d’organisations de services citoyens, tous et toutes coopèrent pour s’occuper des blessé.es. « Il y a beaucoup d’indépendants aussi. Il n’y a pas de groupe street medic. Chacun peut faire le nécessaire pour l’être » abonde le jeune homme.

De quand date cette pratique ? Difficile à dire. Si on note leur présence lors des manifestations de Seattle en 1999, certain.es n’ont pas attendu le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce pour proposer leurs services en tant que secouristes. Interrogée par la chercheuse Cynthia K. Buccini, de l’université de Boston, l’infirmière Ann Hirschman, street medic depuis plusieurs dizaines d’années, témoigne qu’elle dispensait déjà ses soins à l’époque des Marches pour les droits civiques aux Etats-Unis, dans les années 60. On observe alors la street medic comme une pratique de lutte développée par le Black Panthers Party et l’American Indian Movement (AIM). Parmi tou.t.es les street medics qu’Hirschman a rencontré, elle dit avoir constaté de façon systématique une volonté commune de « changement social ». « Les street medics sont militants » assure cette infirmière, qui ajoute que les pouvoirs publics ont plus d’une fois dénoncé leur caractère politique. « La première fois, c’était à Chicago en 1968, lorsque le maire Richard Daley est passé à la télévision et a déclaré : Ils doivent planifier la violence ; ils ont amené leurs propres médecins. » En France, les premiers groupes de Street Medics semblent coïncider avec l’apparition des ZAD et se populariser lors des manifestations contre la Loi Travail en 2016, parmi les militant.es anticapitalistes et antifascistes.

Street medics, secouristes volontaires ou Croix Bleues ?

Tous et toutes ne sont cependant pas d’accord sur les termes à utiliser pour définir ces médecins de guerre improvisé.es. Un brin gênée, Virginie, une Croix Bleue rencontrée lors de l’Acte 9 des Gilets Jaunes, présente en tant que manifestante depuis les premiers Actes du mouvement, nous explique qu’elle n’approuve pas l’appellation de « street medic ». « Street medic c’est un peu connoté Black Bloc. Nous on préfère secouristes ». Elle ajoute, en parlant des street medic : « Je ne veux pas être associée à ce mouvement. C’est trop politique, trop radical. »

Le 12 janvier à Paris, près de l’Arc de Triomphe, un membre des Croix Bleue coordonne son équipe. Photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

C’est la différence entre les street medics – qui arborent le plus souvent des croix rouges ou vertes et un équipement disparate – et les secouristes volontaires – aux croix bleues et aux t-shirt blanc – souvent confondus par les médias sous la seule appellation de « street medics ». Deux entités et deux pratiques, composées de bénévoles, qui se connaissent, collaborent et se respectent sur le pavé : croix-bleues et street medics se rejoignent dans la volonté d’apporter une aide et des soins aux blessé.es. Leur approche diffère cependant sur un point : si les croix bleues revendiquent leur « esprit de neutralité » politique – comme le résume Sylvain, un travailleur social de 26 ans –, les street medics originels revendiquent haut et fort leur engagement militant dans le mouvement aux côtés des manifestant.es. Et leur refus de toute organisation hiérarchique.

D’un côté, des démarches en groupes affinitaires ou individuelles, toujours horizontales. Ainsi qu’une farouche affirmation d’indépendance et une démarche résolument « militante ». De l’autre, une forme d’intervention humanitaire verticale et coordonnée à grande échelle, avec parfois des patchs « chef d’équipe » visibles sur les épaules. Et surtout : la volonté de se présenter comme « apolitiques ». Pour Sylvain, qui coordonne une équipe de Croix Bleue : « Tous ceux qui revêtent ces croix bleues ont fait le choix de mettre leurs revendications de manifestant de côté, pour être parfaitement neutres, comme les pompiers (…), même si le blessé est un flic ». Tou.t.es témoignent pourtant de leur sympathie pour le mouvement des Gilets Jaunes. Et beaucoup ont manifesté plus d’une fois sous le gilet fluo, avant d’enfiler un t-shirt blanc. Pour Sylvain, c’est cette « posture apolitique » de la part des croix-bleues qui leur évite les saisies intempestives de matériels par les forces de police, lors des contrôles aux entrées et aux sorties des cortèges. A côté, les street medics, qui fonctionnent sur l’auto-financement, dénoncent les confiscations de leurs matériels de protection et parfois de matériel médical. « Si les flics veulent vraiment nous emmerder, ils confisquent même les pipettes de sérum physiologique » précise Romayn, avant de sourire : « Une fois, des policiers m’ont demandé de boire ma gourde devant eux pour leur prouver que ce n’était pas une matière inflammable ». « Les Croix Bleues sont aussi moins prises pour cibles que nous », avance Eloise*, une street medic parisienne qui hésitent à troquer la casquette de street medic contre celle des croix-bleues. Certains lui ont proposé de les rejoindre. « Ils cherchent des secouristes qui ont de l’expérience des manifs et moi, je cherche à éviter les confiscations de mon matos ». Un peu amer, elle confie : « les flics et la préf’ joue la carte de la division en légitimant les uns et en délégitimant les autres ».

Des secouristes aux rôles parfois ambigus pour les manifestant.es

Parfois, les membres des Croix Bleues vont jusqu’à s’interposer avec des manifestants lorsque ceux-ci tentent de prendre pour cible un commissariat ou une banque. Et remettent à leur place des poubelles et des barrières qui devaient servir de barricades face à des manifestants … un peu surpris. Ce qui n’est pas sans créer certaines tensions à l’occasion. Nicolas a 30 ans et se définit comme militant anticapitaliste : « Les street medics de la Loi Travail étaient dans une démarche militante, ils apportaient soins et aide à d’autres camarades. Aujourd’hui nous sommes confrontés à l’apparition de nouveaux street medics « apolitiques », aux positionnements parfois obscures. Ceux-là affichent leur solidarité avec les forces de l’ordre et nous empêchent d’agir en cas de confrontation avec elles ». Les secouristes sont-ils toujours dans leur rôle ? Une position assumée par le coordinateur des Croix Bleues, Sylvain : « oui, parfois on essaie d’apaiser les tensions entre forces de l’ordre et manifestants. Le but, c’est que ça parte pas en guerre civile. ». A quelques dizaines de mètres des Champs-Elysées, ce dimanche 14 juillet, une croix bleue d’une vingtaine d’années déclare en riant : « moi vous savez, j’adore les flics. De toute façon on est là pour soigner, pas pour faire de la politique ».

Moins engagé.es politiquement, les croix-bleues bénéficient en revanche d’un fonctionnement et d’un matériel parfois très pointus. Pantalons treillis, tenues militaires, gilets et casques tactiques, port de protections balistiques : des look aux accents militaires qui détonnent de celui du reste des manifestant.es. L’organisation aussi, est poussée. « On s’organise en équipes volantes, pour être présents sur un maximum d’endroits » explique Sylvain. « En général, il y a un soignant qui délivre les soins. un soutien, qui sort le matériel médical et assiste le soignant. Et il y a des personnes qui n’ont pas forcément de formation médicale, mais qui sont là pour surveiller ce qui se passe autour quand on intervient. Ce sont les « safe ». » Les communications entre équipes se font, pour certain.es, au moyen de talkie-walkie afin de faire remonter les informations depuis différents endroits du cortège. Dans ce schéma très défini, seules celles et ceux formé.es aux soins interviennent sur les blessé.es. Une différence avec les street medics, dont les compétences médicales sont, quelques fois, beaucoup plus aléatoires. Celles-ci sont parfois acquises lors des formations proposées par les street médics eux-mêmes.

Se former aux soins pour faire face aux violences policières

Guilhem a suivi une de ces formations à Lille. Dans les Hauts-de-France comme à Paris ou à Nantes, les rendez-vous sont fixés sur les réseaux sociaux. D’emblée, cet étudiant précise qu’il faut distinguer les street medics militants de ceux qui s’affichent comme « neutres ». En effet, certains viennent aux manifestations uniquement pour aider les blessés, et pas du tout par engagement personnel. « Certains Gilets Jaunes qui étaient là n’avaient jamais fait de manifs avant. Alors avant d’expliquer comment effectuer les premiers soins, il a d’abord fallu expliquer à quelles armes policières ils allaient faire face ». Les armes, grenades et blessures potentielles qu’elles infligent sont donc détaillées.

Les professionnels bénévoles (pompiers, ambulanciers, infirmiers…) apportent personnellement du matériel. La formation dépend alors des personnes présentes et du matériel disponible. Le résultat est de ce fait très aléatoire selon les formations : de la simple théorie à l’utilisation du garrot, en passant par la pose de compresse.

« En soi, les street medic existaient déjà avant. Mais ce qui a changé avec les manifestations des Gilets Jaunes, c’est qu’ils se sont vraiment organisés », notamment avec ces formations, précise Guilhem. Le nombre aussi a augmenté, confie Elise, un brin agacée. « Parfois, on est sur une intervention avec un blessé et tout à coup trois ou quatre autres medics débarquent et s’imposent, alors que la situation est déjà sous contrôle ! » en voyant une douzaine de secouristes remonter la manifestation. « C’est comme s’il y avait une mode : une façon de se mettre en avant pour certain.es en cherchant une reconnaissance ».

A Paris, près de la place de l’Étoile, une street medic prend en charge un pratiquant du Black Bloc blessé à la jambe. Photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

Les secouristes volontaires sont cependant conscient.es qu’ils ne sont qu’une aide partielle pour les blessé.es graves. Comme l’explique Virginie : « On n’est pas là pour prendre la place des pompiers : on est là pour gérer l’urgence ». Les secouristes volontaires apportent ainsi une aide immédiate puisqu’ils et elles sont déjà sur place, en attendant la prise en charge par des secours professionnels.

Préparé.es aux premiers secours certes, mais pas à une telle violence. Comme l’explique Louis, qui fait ses premiers pas de street medic à l’occasion des manifestations des Gilets Jaunes. Nous le croisons dans le cortège qui passe devant l’Assemblée Nationale à Paris, le 9 février, lorsqu’on entend soudain crier : « Il y a un mec qui a une main arrachée ! ». L’effroi envahit alors les foules. Certains posent des questions, d’autres détournent le regard. Le blessé en question, un jeune manifestant, a tenté de ramasser une grenade atterrie à ses pieds. Trop tard. « Il est handicapé à vie », se lamente un manifestant.

« Ce sont des armes de guerre ! ça devrait être interdit »

Louis était dans le cortège, à proximité du jeune qui a perdu sa main : « J’ai tourné la tête, c’était dégueulasse ». Détenteur d’un diplôme du PSC1 (premier secours), il raconte comment le blessé a immédiatement été pris en charge :« Quelqu’un lui a caché le visage pour qu’il ne voie pas sa blessure. On lui a posé un garrot parce que ça saignait beaucoup » en attendant les secours. « Ce sont des armes de guerre ça ! ça devrait être interdit. Le gaz, c’est suffisant pour dissuader ».

Tou.te.s dénoncent l’escalade de violence qu’on observe aujourd’hui dans les manifestations. « Si ça [la perte d’une main] ça devient légitime, ça montre le niveau de violence qui vient autant de la police que des manifestants qui déversent leur colère », ajoute Louis avec amertume. « Est-ce que vraiment une attaque contre des palettes de bois ça justifie que quelqu’un perde une main ? Jeter des pavés sur une vitrine justifie de perdre un œil ? Moi, je ne pense pas. »

Virginie, qui coordonne des Croix Bleues depuis l’arrière de la manifestation parisienne des Gilets Jaunes, explique la dangerosité de l’utilisation de ces armes : « On voit beaucoup de brûlures à cause des lacrymos. Quand ça explose ça fait plein de petits fragments, qui brûlent les gens au niveau des jambes, des chevilles. […] A la base c’est censé être tiré en hauteur pour que ça retombe, malheureusement on voit que ce n’est pas toujours le cas ».

« On a un collègue qui a pris un LBD dans le casque… »

Elle raconte à quel point la violence ne cesse de croître dans un camp comme dans l’autre : « J’ai vu un pompier volontaire se prendre un flashball en plein dans la tête. Il avait le crâne défoncé, un trou de dix bons centimètres ». Côté blessures, les secouristes ne sont pas forcément épargné.es. « On a un collègue qui a pris un LBD dans le casque… » s’énerve Virginie. Le 20 avril, alors que l’auteur du reportage interview un groupe de quatre street medics venus du Maine, place de la République à Paris, trois d’entre eux sont touchés presque simultanément par des tirs de LBD 40. Une heure plus tard, c’est un secouriste, qui se trouve violemment agrippé par un CRS, avant d’être emmené derrière un cordon de police sous les protestations de la foule… pour être finalement relâché après négociation entre les policiers et des membres des Croix Bleues.

Le 20 avril à Paris, durant l’acte 23, alors qu’il est interrogé par un journaliste un secouriste est touché à la jambe par un tir de LBD40. Photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur.

Entre la police et les secouristes, l’ambiance n’est pas toujours au beau fixe. « J’ai une fille flic et un fils militaire, parfois c’est un peu compliqué », sourit Nathalie. Vêtue d’un t-shirt blanc avec une croix rouge et d’un casque de ski sur la tête, cette quinquagénaire est membre des Paris Medics Premiers Secours depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes. Elle précise : « Ma fille dit qu’on est mauvais avec eux, mais au départ ça se passait très bien avec la police. C’est à partir de janvier que les choses ont changé : le gouvernement a créé ce contexte où notre ennemi devient la police. Alors qu’au départ c’était le gouvernement ».

Le 14 juillet, Louis, Romayn et leurs coéquipières sont interpellés et placés en garde à vue par des policiers alors qu’ils suivent des maifestant.es à Paris. La police leur reproche un « attroupement en vue de commettre des violences et des dégradations ». Louis est libéré après 36 heures de garde à vue. Romayn après dix heures et leurs coéquipières au bout de 26 heures. Dans les manifs, de nombreux street medics et leurs soutiens ont dénoncé des confiscations de matériels sans réel motif, par des forces de police et plus rarement, de gendarmerie. Ce qui ne les empêche pas d’intervenir lorsqu’un policier ou un gendarme est blessé. Ainsi, lors de l’Acte 18 à Paris, des croix bleues viennent en aide à un gendarme blessé à la jambe droite. Le samedi 23 mars sur la place de la République, à Paris, un policier d’une compagnie d’intervention parisienne (CDI) est victime d’un malaise cardiaque après la dispersion de la manifestation des Gilets Jaunes. Il est immédiatement secouru par des medics.

Un reportage écrit et réalisé par Tristan Goldbronn et Coline Desselle.

Le prénom a été modifié*

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