Ce mardi 7 janvier, le gouvernement rouvre la discussion avec les organisations syndicales sur le projet de réforme des retraites alors que le calendrier marque le premier mois de mobilisation. Karel Yon, spécialiste de la sociologie politique et syndicale, nous explique les ressorts et les coulisses de ces négociations.

Karel Yon, sociologue et chargé de recherche au CNRS, spécialiste du syndicalisme et des politiques du travail. Photographie : capture d'écran Youtube.
Karel Yon, sociologue et chargé de recherche au CNRS, spécialiste du syndicalisme et des politiques du travail. Photographie : capture d’écran Youtube.

Après un mois de présence dans la rue des travailleur·euses pour protester contre le projet de réforme des retraites, l’acte III de la mobilisation s’engage aujourd’hui. Une semaine rythmée s’ouvre, entre négociations et journées intersyndicales de mobilisation jeudi 9 janvier et samedi 11 janvier. Des « moments d’incertitude où les choses peuvent évoluer très vite », décrit le chercheur.

 

Karel Yon revient sur les stratégies des différents syndicats dans ce bras de fer. L’opposition traditionnelle entre deux camps, celui des syndicats réformistes prêts à négocier, et « ceux qui disent toujours non » n’est plus vraiment tenable. La CFDT souhaite négocier mais tient à ses propres lignes rouges : l’âge pivot et les carrières pénibles. Ce syndicat traditionnellement réformiste reste surtout la première force syndicale représentative : elle rassemble le plus de suffrages de salarié·es dans les secteurs publics et privés. Cette confédération n’a pourtant « aucun accord sur les buts de la mobilisation » avec les autres syndicats, ce qui complexifie les volontés de discuter avec l’exécutif.

L’autre enjeu pour les syndicats à travers ces négociations : conserver leurs adhérent·es qui « leur font confiance pour ne pas trahir une mobilisation générale ». Si ces dernier·es ne distinguent pas clairement les nuances des points de crispation, un travail de consultation fréquent et régulier permet d’adoucir les oppositions entre la base syndicale et les directions. Les organisations fédérales travaillent à produire un discours interne cohérent et défendable.

La grève, seul moyen d’action syndicale ?

La grève, enclenchée le 5 décembre 2019, instaure par son ampleur et sa durée un rapport de force favorable pour entamer de nouvelles négociations. Il faut toutefois surveiller, selon Karel Yon, la teneur de ces négociations. Elles peuvent se limiter à « des concessions minimes sans remettre en cause le caractère systémique de la réforme des retraites ». Les luttes syndicales de ces dernières années, les manifestations contre la loi travail en 2016, les luttes de cheminot·es en 2018 ont échouées. Cette fois, l’opposition frontale et massive au gouvernement semble jouer en faveur des grévistes.

Des manifestant-es s'introduisent au siège de BlackRock France à Paris le mardi 7 janvier. Ils accusent le fond d'investissement américain d'avoir influé sur le contenu du projet de réforme des retraites du gouvernement. Photographie prise par un manifestant à Paris.
Des manifestant-es s’introduisent au siège de BlackRock France à Paris le mardi 7 janvier. Ils accusent le fond d’investissement américain d’avoir influé sur le contenu du projet de réforme des retraites du gouvernement. Photographie prise par un manifestant à Paris.

Ce « conflit gréviste qui dure depuis plus d’un mois est très impressionnant », admet Karel Yon. L’essor de la caisse de grève est « un phénomène qui se constate financièrement et symboliquement ». Plusieurs caisses de grève permettent, en effet, de soutenir les personnes grévistes. Mais le roulement des grévistes, le droit de retrait et les arrêts maladies sont aussi autant d’outils pour contourner les « difficultés à exercer son droit de grève« . Karel Yon ajoute un bémol et rappelle qu’en 1995, la grève a rassemblé des secteurs d’activités plus divers qu’aujourd’hui : « les centres de tri postaux, EDF, les fonctionnaires des finances et des impôts ».

Précarité au travail, précarité dans la grève

Aujourd’hui, le noyau dur de la mobilisation prend racine dans les bastions syndicaux au sein de la RAPT et la SNCF. Les « difficultés structurelles à passer à l’action gréviste » sont nombreuses : des collectifs de travail à nombre réduit, un salaire très bas qui empêche tout arrêt de travail, ou une présence syndicale évanescente. Pour passer à l’action, les organisateurs de grève, que sont les syndicats, préparent et structurent la lutte au sein de l’entreprise. Or dans le privé, les « collectifs syndicaux sont une petite équipe, ce qui complexifie l’entrée en grève ».

Les absent·es de cette mobilisation se trouvent du côté des syndicats d’étudiant·es. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la précarité étudiante s’accroît, offrant d’autres batailles à mener pour ces jeunes franges de la société. Ensuite une répression particulière dans les universités entrave les volontés de se rassembler. Enfin des structures militantes et syndicales affaiblies par des crises ces dernières années peuvent expliquer une faible mobilisation. On peut toutefois souligner la présence d’étudiant·es sur les piquets de grève de la RATP pour soutenir les grévistes, et dans certains cortèges.

« La manif ne suffit plus »

Le répertoire d’action s’élargit pour inscrire la mobilisation sociale dans la durée. La manifestation intersyndicale hebdomadaire n’est pas suffisante, « les syndicats le réalisent peu à peu ». Ces grandes journées d’action ne permettent plus seules d’établir des rapports de force solides. Des manifestions de masse doivent s’articuler avec des grèves inscrites dans la durée. Par ailleurs, les organisations syndicales « n’ont plus la force d’orchestrer les mobilisations », elles ne tirent pas les ficelles de la contestation. Dans les jours à venir, le niveau de participation aux manifestations, le taux de grévistes dans tous les secteurs et les volontés de converger, avec les Gilets Jaunes notamment, seront des indicatifs pour mesurer l’évolution des rapports de force entre syndicats et gouvernement.

Entretien réalisé par Sophie Peroy-Gay, image de Une par Pierre-Olivier Chaput.

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