Restez chez vous… mais continuez le travail ! Voilà le dilemme auquel sont confronté・es certain・es salarié·es. Beaucoup se posent la question du caractère indispensable de ce que produit leur entreprise. Malgré la pénurie de protections, près des deux tiers des salarié・es continuent le travail, et nombre d’entre elleux doivent se rendre sur leur lieu de travail.

Un tiers des actifs en France ne travaille plus

9 millions d’actifs sont au chômage partiel. C’est près du tiers des personnes salariées en France, qui compte 27 millions de de personnes disposant d’un emploi et de 2,8 millions de chômeurs・euses. Parmi celles et ceux dont l’activité ne peut se faire en télétravail, combien continuent à travailler en prenant tous les risques ? Ce qu’ielles fabriquent est-il essentiel au coeur de la tourmente ?

Anasse Kazib, cheminot à Gare du Nord (Paris), syndicaliste Solidaires et membre de Révolution Permanente relaie depuis une semaine le hashtag #StopProductionNonEssentielle sur Twitter. « À l’heure actuelle, la priorité n’est pas de vendre des livres sur Amazon, de fabriquer des rivets pour Airbus ou encore d’étiqueter des bouteilles de vin ».

Comment distinguer ce qui est vital de ce qui ne l’est pas ? Muriel Pénicaud reste volontairement évasive depuis le 16 mars. Un flou qui encourage le maintien de l’activité de nombreuses entreprises. La campagne #StopProductionNonEssentielle lancée le 2 avril milite pour la fermeture de tous les sites de production « non-essentiels » afin de protéger les salarié·es. « Je reçois plein de messages de salariés qui travaillent dans des boîtes ou les conditions de sécurité ne sont pas suffisante, » affirme Anasse Kazib.

STMicroelectronics, une production non-essentielle ?

À l’entrée du site STMicroelectronics de Crolles, en Isère, la prise de température par caméra thermique accueille les salarié·es. À l’instar de beaucoup de firmes concurrentes, la multinationale franco-italienne, fabriquant des microprocesseurs et puces microélectroniques n’a pas baissé le rideau.

Surveillant le développement de la pandémie de l’autre coté des Alpes, la CGT avait déjà alerté sa direction sur les mesures à prendre, sans succès. David Majewski, délégué syndical CGT l’affirme : « On avait écho de ce qu’il se passait sur les sites italiens, notamment en Lombardie. Dès le départ, on a essayé de mettre en place des accords d’entreprise visant à réduire drastiquement les effectifs et la production pour mettre en sécurité le plus de monde possible. On a pas été écouté puisque les accords proposés mettent en danger les salarié·es qui sont lié·es à la production. »

Des masques, du gel, mais encore trop de monde à l’usine

Le 18 mars, « face aux multiples constats de contamination et de propagation du virus dans l’entreprise », une procédure de « danger grave et imminent » initiée par la CGT oblige la direction à prendre des mesures complémentaires de protections du personnel. Des mesures « très loin d’être suffisantes » pour David Majewski. Les salarié・es bénéficient de deux masques par jour. Des distributeurs de gels hydroalcooliques ont fleurit un peu partout. Cependant, jusqu’à 700 personnes sont encore présentes en même temps sur le site. David Majewski nous avoue ne pas comprendre que « dans ce contexte on continue à avoir une telle densité de population sur notre site ».

Malgré des accords d’entreprises visant à réduire jusqu’à 50 % la production et les effectifs, David Majewski nous informe qu’à Crolles, la production n’a en réalité diminué que de 20 % à 30 %, l’entreprise privilégiant « le business avant tout ». Sur le site, la production « des puces micro-électroniques dédiées aux smartphones, à l’automobile ou aux objets connectés » n’est pas « immédiatement essentielle et vitale à la population » affirme le cégétiste.  La demande de la CGT est claire : la santé de toutes et tous nécessite une « mise en veille temporaire des unités de fabrication ».

Stopper la production non-essentielle pour reconvertir les usines

Anasse Kazib en est persuadé, ses camarades sont prêt·es « à reprendre le chemin des usines pour fabriquer des choses essentielles à la population, notamment les gars à Airbus et PSA qui sont prêts à détourner la production pour fabriquer des respirateurs artificiels ». Des expériences déjà mis en place dans certaines usines du groupe PSA, ou à Seat en Espagne. Au Maroc, où le port du masque est obligatoire, certaines usines de textiles ont été reconverties pour fournir des masques de protection à la population. Selon le royaume, la production de masques avoisinerait les trois millions d’unité par jour. De quoi faire rougir la sixième puissance mondiale en pénurie de protections.

Tandis que la production non essentielle pose question un peu partout en France, le militant nous l’assure : « Ils vont tout faire pour accélérer le déconfinement en distribuant des masques et en obligeant tout le monde à venir travailler. C’est déjà les échos que je suis en train d’entendre : réouverture d’Ikea, de Leroy Merlin, Brico dépôt, etc. Toutes les grandes surfaces, les boutiques de vêtements sont en train de se relancer ».

Une pandémie de classe

En l’absence de tests de dépistage, de protections et de vaccins, ces réouvertures pourraient avoir des effets catastrophiques engendrant une deuxième vague de contaminations. Anasse Kazib le martèle, si reprise prématurée de l’économie il y a : « ceux qui n’ont pas chopé le virus au mois de mars vont en crever au mois de septembre, dans une deuxième vague ».

Une deuxième vague qui risque de toucher de plein fouet les plus précaires. Le 2 avril, Jérôme Salomon expliquait déjà que la Seine-Saint-Denis montre d’inquiétants chiffres de surmortalité liés au virus. Le directeur général de la santé et Anasse Kazib ne sont pas les seuls à l’avoir remarqué. « Mes collègues du RER D disent à quel point c’est criant, en traversant le matin les banlieues nord, Sarcelles, Saint-Denis, etc… les quais sont quasi bondés parce qu’ils prennent tous les prolos qui vont travailler dans tout ce qui est production essentielle : agroalimentaire, logistique, transport. Mais aussi les gens qui continuent à travailler dans le BTP ou dans les usines de métallurgie ».

Pas question pour lui que « la vie reprenne son cours » le 11 mai, jour programmé du déconfinement, au nom d’une reprise de l’économie et de la croissance que le Medef et la droite appellent de leurs voeux. Une reprise qui enverrait massivement les petites mains au casse-pipe. Pour le syndicaliste, « il serait criminel de reprendre notre petite vie dès la fin de l’épidémie, comme si de rien n’était. Or c’est exactement ce que les capitalistes veulent ».

Reportage de Pierre-Louis Colin. Photo de Une : creative commons.

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