« Procès monstre », « historique »… le 6 mai 2019 s’ouvrait le procès France Télécom au tribunal correctionnel de Paris. Un mois et demi d’audiences parfois dures. Sept dirigeants de l’entreprise devaient répondre d’un harcèlement moral qui aurait poussé au suicide 60 personnes. Retour sur un véritable événement juridique dans notre dossier.

C’était la première fois que la justice décortiquait un système de « maltraitance organisationnelle » dans une grande entreprise comme France Télécom. Sur la centaine de suicides et tentatives de suicides recensées par différents syndicats et observatoires, le tribunal a examiné trente-neuf parties civiles, retenues par les magistrats instructeurs. Parmi elles, dix-neuf salariés, qui ont mis fin à leur jour, 12 tentatives de suicides et 8 burn-out.

« En 2007, les départs, je les ferai d’une façon ou d’une autre, par la porte ou par la fenêtre ».

Didier Lombard le 20 octobre 2006, lors d’une réunion face à 200 cadres de France Télécom, à la Maison de la Chimie à Paris.

Au cœur de ce procès, qui s’intéresse à la période 2007 – 2010 : les plans Next et Act, qui visaient à transformer France Télécom en trois ans. Pour devenir Orange, les dirigeants décident de mettre 22.000 employé・e・s à la porte, d’en faire bouger 10.000 autres dans l’entreprise. Le résultat : une déstabilisation des salarié・e・s et une vague de suicides.

À lire : Procès France Télécom : le sens des mots au coeur des débats, de Prisca Da Costa.

Radio Parleur et Bastamag se sont réuni le temps trois semaines d’audiences pour plonger au cœur de cette affaire pendant trois émissions spéciales. Retrouvez ces trois émissions dans un même playlist pour tout comprendre de cet événement juridique historique, ressources complémentaires à l’appui.


Première émission : « France Télécom : le procès de la souffrance au travail »

Les différents témoignages des proches des suicidé.es et ex-salarié・e・s de l’entreprise succèdent à l’affichage de stratégies managériales, chiffres et autres organigrammes en salle d’audience. Ce procès historique met le monde du travail sur le devant de la scène. L’occasion de se questionner sur les recours qu’ont les salarié・e・s et indépendant・e・s dans des situations de maltraitance organisationnelle. Vers qui se tourner ? Les collègues, les syndicats, les médecins du travail ? Comment sortir d’une culpabilité personnelle pour dénoncer un système ?

Les invité・es :

Pascal Vitte, syndicaliste, Rachel Saada, avocate, Erwan Manac’h, journaliste à Politis, Marie Pascual, médecin du travail, Nicolas Spire, sociologue du travail, Frédéric Amiel, chercheur.
Une émission présentée par Martin Bodrero, avec Nolwenn Weiler. Réalisation : Etienne Gratianette. Chronique : Prisca Da Costa. Production : Nolwenn Weiler, Romane Salahun, Tristan Goldbronn.
À lire : France Télécom : le procès colossal de la terreur managériale, de Prisca Da Costa.

Deuxième émission : « La privatisation est-elle coupable ? »  

« Un changement qui s’est imposé à l’entreprise », « une innovation nécessaire », « une restructuration positive », voilà les mots utilisés par les sept ex-dirigeants sur le banc des prévenus pour justifier les plans ACT et Next. Des plans visant à faire entrer la société de télécommunications « dans la modernité ». À quel prix ? Celui de 22 000 départs dans un climat de terreur managériale, où une trentaine de salarié・e・s se donnent la mort entre 2007 et 2009.

À la barre, les accusé・es se défendent. Les départs ont été « naturels et volontaires » d’après eux. Et puis, il y avait ce « bateau qui coule » après l’ouverture à la concurrence du service public d’Etat en 1997 et la privatisation en 2004. « Faire des économies » : une justification qui n’est pas sans rappeler celles des directions de la SNCF, fragilisée par le pacte ferroviaire de juin 2018, de La Poste ou des services d’urgences hospitalières.

Les invité・es

Jean-Paul Teissonière, avocat, Hélène Adam, ancienne élue du Conseil d’Administration de France Télécom, Nicolas, membre du collectif Inter-Urgences, Eric Bezou, cheminot, Odile Henry, professeure de sociologie.

Une émission présentée par Laury-Anne Cholez de Radio Parleur avec Nolwenn Weiler de Bastamag. Chroniques : Prisca Da Costa, Guillaume Hubert, Scarlett Bain. Réalisation : Etienne Gratianette. Production : Tristan Goldbronn et Romane Salahun.

Troisième émission : « Que peut la justice face à une organisation du travail ? »

Des milliers d’existences brisées au casse-noix du libéralisme le plus barbare, pour reprendre les mots de l’écrivain Alain Damasio, présent au procès. Vendredi 11 juillet, le parquet demande 75.000 euros d’amende contre France Télécom, première entreprise du CAC 40 à être jugée pour harcèlement moral. Contre Didier Lombard, l’ex-PDG, Louis-Pierre Wenès, l’ex-numéro, 2 et l’ex-DRH Olivier Barberot, les réquisitions sont une première : un an d’emprisonnement et 15.000 € d’amende, tous trois accusés de « complicité de harcèlement moral », cause de la vague des suicides à France Télécom.

« Il est incontestable qu’en programmant la restructuration avec des suppressions massives d’emplois et des mobilités, […] les dirigeants ont conscience qu’ils déstabilisent les salariés ».

Françoise Benezech, procureure, lors des réquisitions le 11 juillet 2019.

En attendant la décision du tribunal le 20 décembre, les parties civiles s’étonnent des réquisitions contre l’entreprise : 75 000 € d’amende. Cela semble peu au regard de ce qu’ils et elles ont traversé, et traversent encore. Restera au moins le sentiment d’un procès pour l’exemple… mais fera-t-il jurisprudence ? Que peut la justice face à une organisation du travail, dont le mécanisme se reproduit dans de nombreuses entreprises publiques ? Le management peut-il changer grâce à un procès ?

Les invité・es

Rachel Saada, avocate, Patrick Ackermann, délégué syndical, et Béatrice Pannier, salariée d’Orange depuis 37 ans.

Une émission présentée par Tristan Goldbronn de Radio Parleur avec Ivan du Roy de Bastamag. Chronique : Prisca Da Costa. Réalisation : Eliott Janon. Production : Romane Salahun.

À lire, à écouter

Les suicides de France Télécom n’ont pas passionné les médias, du moins pas jusqu’en 2009 où quelques articles s’en font l’écho. Mais comme le souligne fort justement un passionnant article d’Alain Rabatel sur le traitement médiatique de France Télécom, le traitement de la presse a dans son ensemble été superficiel, général, et tardif. L’obstruction de France Télécom, qui s’opposait systématiquement à toute enquête journalistique, et allait même jusqu’à demander aux médecins de l’entreprise de réécrire leurs rapports pour dissimuler les faits n’a pas beaucoup aidé à une prise de conscience médiatique. C’est en 2009 que plusieurs journaux dont l’Humanité et Le Monde, commencent à établir un lien entre management et suicides à France Télécom.

Livres et articles 
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« Les accidents du travail, on en parle en réalité qu’une fois par an : au moment où la sécurité sociale sort les données de l’année précédente. » Matthieu Lépine recense depuis deux ans les accidents du travail sur son compte Twitter. Un sujet qui n’intéresse pas grand-monde, mais qui concerne l’ensemble des travailleur・euses.

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