Matthieu Lépine est professeur d’histoire. Il recense les accidents du travail répertoriés chaque jour dans toute la France sur son compte Twitter Accidents du travail : silence des ouvriers meurent et dénonce l’absence d’intérêt des médias pour cette hécatombe.

Quand il a commencé ce travail de recensement il y a deux ans et demi, il ne s’attendait pas à rencontrer un tel écho. Aujourd’hui, son compte Twitter est suivi par près de douze mille personnes.

« Au sein de l’entreprise, c’est l’auto-entrepreneur qui prend tous les risques par rapport au salarié » : c’est la polémique suivant ces propos d’Emmanuel Macron, ce coup de gueule, qui marquera le commencement du recensement de Matthieu Lépine.

Les accidents du travail n’intéressent pas les médias ?

Sur Twitter, il trouve une sphère militante et un réseau journalistique qui permettent de diffuser son propos, initialement ignoré par les médias de masse : « Les accidents du travail, on en parle en réalité qu’une fois par an : au moment où la sécurité sociale sort les données de l’année précédente. » Ces données seraient alors d’après lui instrumentalisées par les politiques.

L’enseignant utilise internet, la presse locale, les informations relayées sur les réseaux sociaux et même les plaques commémoratives pour répertorier les accidents du travail graves ou mortels dans toute la France. Il tente de compléter les informations parfois manquantes, autant pour rendre hommage aux victimes que pour permettre une prise de conscience.

Il dénonce le désintérêt récurrent des médias : « C’est assez dramatique que personne ne prenne le temps de s’intéresser à un sujet qui touche plus de 600 000 personnes par an, qui fait plus de 550 victimes par an en termes d’accidents du travail et plus de 1000 si on ajoute les suicides et les maladies professionnelles. » Des chiffres effarants, même en prenant en compte la baisse continue du nombre de ces accidents au cours des dernières décennies.

Lorsque Matthieu Lépine a discuté avec certains médias, raconte-t-il, ils ont coupé court à la conversation : « Cela ne correspond pas à notre ligne éditoriale ». Il conçoit avec ironie que le sujet n’est pas très vendeur.

Un défaut de formation au sein des entreprises

Son recensement n’ayant rien d’officiel, il se permet d’élargir les critères stricts des accidents du travail au regard de la loi. Certains suicides ou maladies professionnelles ne sont en effet pas comptabilisés dans les données publiques sur les accidents du travail.

Selon lui, les mesure législatives mises en place dans le domaine de la prévention ne sont pas suffisantes, que ce soit le droit à la déconnexion dans la loi El Khomri de 2016 ou les avancées en termes de qualité de vie dans la loi Rebsamen de 2015 : « En attendant, les CHSCT [Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, ndlr], l’inspection du travail ou la médecine du travail ont été détricotés. »

Un problème de management à régler à plus petite échelle ? Le professeur n’a pas d’avis tranché sur la question. En revanche, il dénonce un clair défaut d’information et de formation au sein des entreprises. Celles-ci veulent gagner du temps, de l’argent, donc négligent certaines formations de base. Seulement, cette négligence peut mener à de graves accidents du travail. « A l’échelle de l’entreprise, il y a vraiment un travail à faire là-dessus », se prononce-t-il.

Il prend l’exemple d’une salariée de Monoprix, qui coupe 500 kilos de fromage par week-end et s’occupe de sa mise en rayon. Aujourd’hui, elle ne peut plus se servir de sa main. Elle n’a jamais eu de formation sur les gestes à adopter.

De nouvelles formes d’accidents du travail pas officiellement répertoriées

Il ajoute que le travail évolue, au contraire des critères déterminant les accidents du travail. L’uberisation de la société et la montée de l’auto-entreprenariat sont d’après lui symptomatiques des nouvelles formes de travail en plein essor aujourd’hui.

« J’ai relancé ce travail de recensement suite à deux accidents très emblématiques. D’abord, celui d’un livreur Uber Eats de 18 ans dans la banlieue de Pessac qui travaillait pour payer ses études. Il est mort pendant une course mais sera considéré comme victime d’un accident de la route, et pas d’un accident du travail. Quelques jours plus tard, un ouvrier auto-entrepreneur de 68 ans est mort à Versailles suite à une chute. Il aurait dû être à la retraite depuis quelques années. »

Ces nouvelles formes de labeur sont donc responsables de nouvelles formes d’accidents non-répertoriés. Matthieu Lépine note ensuite la fragilité du travail dans le secteur de l’interim, tout comme dans le secteur du service à la personne, « où beaucoup de femmes sont concernées ». Le nombre d’accidents professionnels explose dans ces domaines.

Il reçoit énormément de témoignages. Dans l’un d’eux, l’accident mortel d’un ouvrier non-déclaré sur un chantier a été maquillé par l’entrepreneur. Dans un autre, les sécurités ont été retirées des machines pour une meilleure productivité. Les employés qui se blessent subissent alors des pressions, du chantage. S’ils déclarent l’accident, ils perdront leur travail. « Il y a donc tout un tas de cas qui ne sont pas répertoriés. »

Inspiré du travail de David Dufresne

Dans sa démarche, notamment la forme du signalement « Allo @murielpenicaud », Matthieu Lépine s’est inspiré du recensement de David Dufresne. Depuis fin 2018, ce journaliste compile les témoignages des blessés pendant les manifestations des Gilets jaunes et dénonce les violences policières sur Twitter grâce à la formule « Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ».

Les violences policières font cependant beaucoup moins de victimes que les accidents du travail. Pour Matthieu Lépine, la différence d’intérêt est clairement due au contexte des Gilets jaunes : « Si David Dufresne avait mené ce travail-là en dehors des Gilets jaunes, je ne suis pas sûr qu’il aurait été aussi entendu. »

Derrière les chiffres, l’humain

Quand il commence ce travail de recensement, il se rend compte que la proportion d’ouvriers parmi les victimes est écrasante : d’où le nom de son compte twitter. Aujourd’hui, il est néanmoins bien conscient que les accidents du travail touchent toutes les catégories socioprofessionnelles, même si les ouvriers sont toujours surreprésentés.

Il tente aujourd’hui de construire une carte interactive des accidents du travail. « Pour l’instant, j’ai plus de 340 accidents répertoriés depuis le 1er janvier 2019. » Il espère pouvoir mener cette collecte en continu jusqu’à la fin de l’année, pour ensuite entreprendre une étude plus poussée de ces chiffres.

Avec beaucoup d’humilité, il répète souvent qu’il n’est pas un professionnel et que son but est de mettre en avant ces ignorés et oubliés : « J’essaye de démontrer que derrière les chiffres, ce sont des êtres humains dont on est en train de parler. Ce n’est pas un ouvrier ou un agriculteur qui meurt, c’est une personne avec un nom, un prénom, un âge, une famille, une histoire. »

Un entretien réalisé par Coline Desselle

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