Mercredi 29 mai, devant la 17e chambre civile du Tribunal de Paris, se jouait le procès de Sandra Muller, journaliste à l’origine du hashtag #BalanceTonPorc. Elle est poursuivie pour diffamation par Eric Brion, l’homme qu’elle dénonce dans son tweet sur le fameux hashtag.


25/09/2019

« J’ai perdu aujourd’hui, mais les femmes ont gagné » prononce Sandra Muller. Le tribunal civil la condamne pour diffamation contre Eric Brion, qu’elle avait accusé de harcèlement sexuel. L’initiatrice du hashtag #BalanceTonPorc doit verser 15 000€ de dommages et intérêts et 5 000€ de frais de justice. Elle doit également supprimer le tweet litigieux à l’origine de l’affaire, qui avait été partagé dans le monde entier. Lors d’une conférence de presse tenue dans le cabinet de son avocat Maître Francis Szpiner, elle annonce qu’il ne s’agit que du « premier round » et compte faire appel de la décision dès le lendemain. Sandra Muller s’annonce déçue de cette décision, auquel elle ne s’attendait pas. Elle estime qu’il s’agit d’une procédure-bâillon. « Une telle décision pourrait dissuader les victimes de parler. Cette décision dit « taisez-vous ! » à toutes les victimes. » Elle se dit prête à continuer de se battre « avant tout pour les victimes, qui doivent continuer à parler et dénoncer les agissements répréhensibles, la peur ne doit pas gagner ».


Dans la salle d’audience pleine à craquer du tribunal, le procès a dépassé la seule situation de Sandra Muller et Eric Brion. Il a été également question des agissements sexistes que vivent des femmes au quotidien, et du mouvement #BalanceTonPorc dans sa globalité, créé pour les dénoncer. Le mouvement a été lancé en France par Muller suite à l’affaire Harvey Weinstein, producteur de cinéma aux États-Unis accusé de viol et agressions sexuelles.

Ce 29 mai, sur le banc des plaignants on retrouve Eric Brion, ancien directeur de la chaîne de télévision Equidia. Il demande 50 000 euros de dommages et intérêts, 15 000 euros de frais de justice, la suppression du tweet le nommant et la publication du jugement sur Twitter, média à l’épicentre de l’affaire.

Bâillon supplémentaire pour les femmes

Tout commence, en effet, par un tweet. Le 13 octobre 2017, Sandra Muller dénonce des propos qu’Eric Brion lui aurait tenus lors d’une soirée à Cannes en 2012 : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ». Trois jours avant la fin de la prescription des faits, en janvier 2018, Eric Brion décide de déposer une plainte pour diffamation contre elle. Il dit vouloir reconquérir son honneur.

Son avocate Marie Burguburu n’hésite pas à affirmer que Sandra Muller l’a « tué socialement » . En face, Sandra Muller se dit fatiguée. A la barre, elle vient accompagnée du livre #BalanceTonPorc qu’elle a écrit. Elle déclare ensuite : « C’est quoi une femme maintenant ? Devenir une warrior pour survivre ? Je ne vous dirai pas ce que moi je vis depuis un an, les conséquences sur ma santé, sur mes filles ».

Sandra Muller fait confiance à ses avocats, François Baroin et Francis Szpiner, pour la défendre. Ils demandent de débouter Eric Brion et de « rendre justice à cette femme admirable ». La voix de Maître Szpiner résonne dans la salle lorsqu’il rappelle qu’il ne s’agit pas de « drague lourde » mais de « propos déplacés et intolérables ». Pour lui, Brion est un prédateur qui a lui-même reconnu avoir tenu des propos déplacés à sa cliente et en avoir eu conscience, s’en excusant le lendemain. Condamner Sandra Muller pour des propos diffamatoires serait alors pour lui une manière de bâillonner les femmes.

Quant à Maître Baroin, il dénonce une « inversion des valeurs spectaculaire ». Il rappelle que de nombreuses femmes ont saisi l’opportunité offerte par Sandra Muller de témoigner de violences sexistes et sexuelles vécues. « Mme Muller a ouvert le chemin, elle a donné du courage aux femmes ».

De Baupin à Brion : l’attaque comme défense

Le nom de Denis Baupin revient plusieurs fois dans les bouches. Cet homme politique accusé par de nombreuses femmes d’agressions sexuelles et harcèlement sexuel a poursuivi ses accusatrices en diffamation. Le procès, qui a eu lieu en février, s’est fini sur la relaxe des prévenu·es. Frédric Toutain comptait parmi ces dernièr·es : il était poursuivi pour avoir confirmé à France Inter en 2016 les violences vécues par les femmes accusant Denis Baupin. Pour lui, le parallèle entre les deux procès est pertinent face au choix de défense.

En effet, les avocats d’Eric Brion, Maître Marie Burguburu et Maître Nicolas Benoît, ne mâchent pas leurs mots. Ils plaident pour une « drague lourde », à l’image de la défense de Denis Baupin faite par Maître Emmanuel Pierrat. Leur défense prend des allures d’attaque dirigée vers Sandra Muller : elle est simultanément appelée « menteuse », « usurpatrice », usant de délation et de vengeance. Me Burguburu trouve que le parallèle avec le procès Baupin est un amalgame et un préjudice. Elle n’hésite pas à comparer le tweet de Sandra Muller à « une période sombre [de délation] de notre histoire » avant de citer le Marquis de Sade.

Sandra Muller déclare qu’elle s’attendait à une telle défense de la part des avocats d’Eric Brion : « Je m’attendais à des attaques violentes, elles ont été à la hauteur de mes attentes ». Elle redoute le rendu du procès mais ajoute « dans tous les cas, je serai gagnante parce que j’aurai aidé des femmes et des hommes ». Le délibéré est maintenant attendu pour le 25 septembre.

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