Pendant une semaine, un procès hautement médiatisé se joue derrière les portes de la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Il s’agit du procès Baupin, l’homme politique qui poursuivait en diffamation celles et ceux l’accusant de harcèlement et d’agression sexuelle. Un procès hors-norme, devenu celui de la libération de la parole des victimes de violences sexuelles, un an après #MeToo.

Nous sommes le 8 mars 2016, date de la journée internationale des droits des femmes. Denis Baupin poste une photo de lui sur les réseaux sociaux. Il porte du rouge aux lèvres pour soutenir les femmes face aux violences qui leur sont faites. C’est la goutte d’eau pour toutes celles qu’il a pu blesser. Ce 8 mars, c’est aussi l’anniversaire de Sandrine Rousseau, l’une de ses victimes. « Je trouvais que c’était un cadeau bien bizarre, comme s’il m’avait arraché ce rouge des lèvres », dit-elle à la barre. De là commence l’enquête de Lenaïg Bredoux pour Mediapart, très vite rejointe par Cyril Graziani de France Inter. Leurs reportages sortiront quelques mois plus tard.

Un an après, le 8 mars 2017, par un sordide jeu de hasard, six femmes ayant parlé aux médias – Sandrine Rousseau, Isabelle Attard, Elen Debost, Laurence Mermet, Annie Lahmer, Geneviève Zdrojewski –  et deux hommes qui ont confirmé leurs témoignages – Frédric Toutain, Jean-Claude Biau – apprennent que Denis Baupin a porté plainte contre X pour diffamation. Tous sont mis en examen. Mais il faudra encore attendre deux ans avant l’ouverture du procès devant le tribunal de Paris.

Un procès renversé

Son nom est dans toutes les bouches, sa photo dans tous les médias. Denis Baupin, à l’origine de ce procès pour diffamation, n’a pas daigné « traverser la Seine pour fouler le sol du Tribunal de Grande Instance de Paris », estime l’un des avocats, précisant que M. Baupin habite au sud de la capitale. Seul, son avocat Maître Emmanuel Pierrat, se fait son porte-voix et se révèle des plus incisifs face aux prévenu.es. Il est plusieurs fois rappelé à l’ordre par le président d’audience qui l’intime, en frappant du poing sur la table, de laisser parler les prévenu.es. De même, les avocats de la défense s’emportent à plusieurs reprises face à ses commentaires désobligeants. Ultime faute déontologique: en pleine audience, Me Pierrat poste sur Twitter une pièce du dossier exposant ainsi des échanges personnels et intimes envoyés par une prévenue à la partie civile. Mis au courant, le président réprimande l’avocat : « Je n’ai jamais vu ça ! Vous parlez pour le tribunal et pas pour Twitter ! ». La procureure rajoute « vous desservez la justice ».

Me Pierrat semble, lui, avoir choisi sa meilleure ligne de défense : l’attaque. Bien qu’il n’y fasse qu’une légère allusion dans sa plaidoirie, il n’est pas totalement indépendant vis-à-vis du parti politique mis en lumière au tribunal. Il était en effet membre d’Europe Ecologie – Les Verts dans le passé et fut à la tête d’une liste écologiste aux municipales de 2014.

Dans le Tribunal. Photo Prisca Da Costa pour Radio Parleur

Par un drôle de hasard, la citation du code de procédure pénale exposée sur le mur de la salle d’audience de la journée de jeudi rappelle que « la procédure pénale doit être équitable et contradictoire et préserver l’équilibre des droits des parties ». Pourtant, le procès a commencé avec une requête de la défense pour obtenir la présence de Denis Baupin. Il ne peut légalement pas être contraint à venir. Pour la défense, c’est un problème pour l’équilibre du débat, impossible de questionner la partie civile, toutes les questions se retrouvent adressées aux prévenu.e.s. Elen Debost est l’une des présentes sur le banc des accusé.e.s. L’absence de M. Baupin la rend ambivalente: « il y avait une forme de soulagement de savoir qu’on n’aurait pas sa personne physique. Ça veut dire qu’il a plus peur que nous mais c’est indigne parce que nous, même si on a peur, on est venues ». Me Moyart, avocat de Mme Rousseau, plaide sur le caractère exceptionnel de ce procès: « j’ai l’impression d’être du côté de la partie civile parce que pour moi, ces femmes devraient être la partie civile ». Me Tordjman, l’avocat de Mediapart, ajoute lors de sa plaidoirie: « On met toujours le doigt sur la personne qui a allumé la lumière et pas sur celle qui a mal agi dans le noir. C’est M. Baupin qui devrait être sur le banc ».

Une libération de la parole et de l’écoute

L’émotion est à son comble dans la salle d’audience mardi 5 février. Nous sommes dans la deuxième journée d’audience et les prévenues poursuivies comme « auteures de propos » défilent à la barre. Denis Baupin demande réparation pour un préjudice qu’il estime avoir subi : celui d’avoir osé le dénoncer. Les voix se font tremblantes lorsqu’elles témoignent chacune leur tour de ce qu’elles ont vécu. Des gestes, des pulsions et des mots devenus des armes entre les mains d’un homme qui blesseront à jamais leurs vies. Laurence Mermet a été la première appelée à la barre. Ex-collaboratrice de Denis Baupin à la mairie de Paris, elle raconte ce geste déplacé qu’il aurait eu envers elle lors d’une réunion, une caresse sur la nuque « une partie de mon corps très intime pour moi ». Elle explique que son geste était très doux, de cette façon elle a découvert que « des douceurs peuvent se révéler très violentes ». Au fil des auditions se dessine le mode opératoire de M. Baupin : il vise des femmes traversant un moment de fragilité et dans une position hiérarchique inférieure. Pour la défense, il est clair que se sont exercées à travers M. Baupin la violence et l’impunité de la domination masculine. Me Sayagh, avocat de Mme Mermet, annonce qu’il est temps « d’ouvrir les fenêtres pour chasser les fantômes d’une phallocratie institutionnelle ».

Ce procès a réussi un coup de maître : permettre une libération de la parole au-delà des six femmes sur le banc des prévenu.e.s. Des témoins venues initialement pour corroborer les dépositions des prévenues ont révélé à leur tour avoir été victimes de M. Baupin, à l’instar de Cécile Duflot qui a bouleversé la salle d’audience. L’ancienne ministre a raconté une agression qu’elle aurait elle-même subie de la part de Denis Baupin. Lors d’un congrès mondial des écologistes à Sao Paulo, il aurait tenté d’entrer de force dans sa chambre d’hôtel. Elle l’aurait repoussé d’un coup de pied avant de claquer la porte. Ancienne secrétaire nationale des Verts, Cécile Duflot a aussi affirmé ne pas avoir suffisamment ouvert les yeux sur les agissements de son ancien camarade de parti : « je suis devenue une femme solide, trop solide » a t-elle expliqué en parlant de sa carrière politique.

Dans cette salle d’audience, c’est aussi du côté des hommes que les mots sont enfin sortis. Des témoignages d’une importance capitale pour les prévenues. Ils ont reconnu qu’ils savaient et se sont excusés. Pierre Serne, élu écologiste, anciennement proche de Denis Baupin et témoin à son mariage, se retrouve à témoigner contre lui à la barre. Exercice difficile mais nécessaire. Il s’en veut de ne pas avoir pris conscience de la gravité des actes plus tôt. Stéphane Sitbon-Gomez, autre ancien cadre du parti, déclare : « la première chose que je voudrais dire, c’est qu’on savait tous, et qu’on savait presque tout. J’ai entendu les premières rumeurs dans les premiers mois de mon arrivée dans le parti. C’est la deuxième chose que je voudrais vous dire : c’est qu’on n’a rien fait ». Il sort de la salle d’audience en larmes.

Tout un chacun se retrouve bouleversé par ce procès qui ouvre les voix et ferme la porte à l’omerta. La défense plaide qu’il s’agit là « d’un procès historique qui attend une décision sur le fond et une relaxe sur la vérité ». Maitre Claire Moléon qui représente Isabelle Attard  rappelle que les mécanismes sexistes sont ancrés dans toute la société et jusque dans ce tribunal. Elle fait un parallèle avec le procès de Bobigny en 1972, où la célèbre avocate Gisèle Halimi assurait la défense d’une femme qui avait aidé à réaliser un avortement lorsque celui-ci était encore interdit par la loi. Ce procès avait permis de faire bouger les lignes et faire avancer les droits des femmes.

Vendredi, à la fin de la dernière journée d’audience, Edwy Plenel, directeur de publication de Mediapart, prend la parole, très ému : « je n’ai jamais vécu un procès comme celui-là. C’était un procès de presse mais avec autant d’émotions qu’aux assises. On vous demande une décision exemplaire car il y a un verrou français à faire sauter ». Dans leurs déclarations, les prévenues remercient les journalistes de Mediapart et France Inter pour le travail réalisé bien avant la vague médiatique #MeToo. La procureure – qui a peu parlé pendant ce procès – leur emboîte le pas dans ses réquisitions et rappelle qu’il s’agit avant tout d’un procès de la presse. « Je considère que le travail qui a été fait dans l’enquête journalistique est un travail consciencieux. Un travail qui ne mérite pas de condamnation. Il s’agit d’un travail d’intérêt général ». Elle reconnait la sincérité de chaque prévenue sur les faits reprochés à Denis Baupin. Ses derniers mots sont salutaires pour les femmes accusées : « ce travail aura eu le mérite de mettre en exergue la nécessité de dénoncer les violences sexuelles » conclut la procureure de la République. Elle requiert finalement la relaxe générale. Le jugement est mis en délibéré. Il sera rendu le 19 avril à 13h30.

Un reportage réalisé par Prisca Da Costa

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