Des milliers d’activistes, venu·es de toute l’Europe, ont convergé à Viersen, dans l’ouest de l’Allemagne, pour s’opposer à l’extraction industrielle du charbon. Pendant plusieurs jours, ils et elles ont bloqué la plus polluante mine d’Europe tout en expérimentant des formes plus démocratiques d’organisation et de vie collective. Nos envoyés spéciaux les ont accompagnés au cœur de l’action.

Alors qu’il progressait doucement en chantant, le cortège quitte brusquement le trajet de la manifestation déposée, traverse en courant les lignes de policiers et pénètre dans la mine de charbon de Garzweiler, détenue par l’entreprise conglomérale RWE. En quelques heures, les gigantesques excavatrices sont arrêtées et la production est stoppée. Cette action, exemple d’opération menée depuis 2015 par les activistes d’Ende Gelände (« La fin de la terre » en allemand), conserve l’objectif principal de fermeture de cette gigantesque exploitation minière.

Du jeudi 20 au dimanche 23 juin, 6000 personnes selon les organisateurs sont assemblées à Viersen, ville de l’ouest de l’Allemagne voisine des Pays-Bas, pour participer à des actions de désobéissance civile de masse contre l’emploi du charbon dans la production d’énergie. L’immense complexe minier, grand comme une ville et profond d’environ 200 mètres constitue une cible toute trouvée. Ces actions coordonnées et spectaculaires ont un objectif simple : atteindre le cœur de la mine à ciel ouvert, descendre le plus bas possible, et stopper l’exploitation de cette terre sablonneuse devenue sombre, ressource combustible dévastatrice pour le climat.

« No border, no nation, no coal power station » (« Pas de frontières, pas de nations, pas de centrales à charbon ») : les slogans et chansons retentissent, en allemand, anglais et français. Les activistes parviennent à franchir plusieurs autres barrages avant d’être définitivement stoppés à quelques centaines de mètres d’une des machines. Un cordon de policiers allemands et d’hommes vêtus d’une combinaison orange siglée RWE les repoussent violemment.

Ende Gelände. Le saviez-vous ? Si le côté doré d'une couverture de survie permet de conserver la chaleur, orienter la face argentée vers le soleil permet de rester au frais. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur
Le saviez-vous ? Si le côté doré d’une couverture de survie permet de conserver la chaleur, orienter la face argentée vers le soleil permet de rester au frais. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur

Confinés dans ce paysage désertique sous un soleil de plomb, les centaines de militant·es en combinaison blanche s’organisent contre la chaleur. La soirée puis la nuit sont rythmées par la succession des interpellations et un ravitaillement en eau pétillante plus que bienvenu. La joie perdure, en partie grâce à la présence de soutiens en haut de la mine qui diffusent musique et informations avec une immense sono et projettent des slogans en lettres gigantesques sur les parois de l’exploitation.

Le temps nécessaire à la police pour embarquer tout ce monde sous les huées amènera les dernières centaines de bloqueur·euses à ne sortir de la mine que le lendemain matin, après quelques petites heures de sommeil dans des duvets posés à même le sable. Après un trajet à travers la mine et un passage devant l’appareil photo d’un policier, ils et elles sont accueilli·es par l’odeur d’une soupe au chou amenée par leurs camarades.

Une vie en collectivité démocratique ?

Trois jours plus tôt, ces écologistes venu·es d’Allemagne, de France, de Belgique, de Suisse et d’autres pays d’Europe découvraient le camp de base d’Ende Gelände, installé en périphérie de Viersen. Un endroit verdoyant, où se succèdent d’immenses pelouses bordées par des bosquets, certaines dédiées au camping, d’autres aux cuisines ou à l’organisation des actions. Au milieu, la plus grande étendue verte accueille un chapiteau de cirque où sont organisées les assemblées. Les drapeaux anarchistes, antifascistes, ou ornées du symbole d’Extinction Rebellion parsèment les allées de tentes.

Des tentes se suivent, dédiées à la garde d’enfants, à la projection de films, aux différents aspects de l’organisation des actions. Les tâches du quotidien sont largement remplies par des volontaires, mobilisé·es si besoin au mégaphone lorsqu’un manque se fait sentir. En soirée, l’ambiance fait penser à un festival champêtre. Pour Stanley, étudiant de 24 ans qui a participé à l’organisation du camp, les expériences comme Ende Gelände « qui font plaisir et rendent heureux » montrent que « l’activisme n’a pas à être un sacrifice ».

Dans ces moments de vie et de discussion en collectif, les organisateur·ices affichent une volonté de respect de l’expression de chacun·e, d’écoute, d’inclusivité pour tendre vers des pratiques plus démocratiques. Attrayante en théorie, il arrive que cette volonté se grippe un peu et se heurte aux contraintes de temps, d’organisation et de secret autour des cibles « en accord avec le plan prévu », créant quelques frustrations.

Ende Gelände. Un entraînement public a été organisé au camp de base, pour donner aux médias des images de personnes consentantes. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur
Un entraînement public a été organisé au camp de base, pour donner aux médias des images de personnes consentantes. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur

Malgré tout, la pelouse fourmille d’activités, de réunions et de discussions au milieu d’un flot constant de circulation et la solidité de la préparation à l’action se fait sentir. Les activistes sont répartis en « fingers » (« doigts »), des grands groupes de plusieurs centaines de personnes qui se dirigeront vers un point spécifique, repérables par couleur (rouge, violet, vert, etc.). Les quelques centaines de francophones présents, dont nous faisons partie, sont encouragés à se regrouper dans le finger argenté. Au sein de chaque finger sont formés des « groupes affinitaires », composés de cinq à dix personnes, qui resteront soudé·es durant les actions, sorte d’unité de base de l’ensemble.

Ces plus petites entités permettent notamment une plus grande autonomie dans l’action par rapport au groupe. Même si un plan de bataille a bien été concocté, les différents fingers et groupes affinitaires ont disposé et exercé sans leaders une pluralité de choix durant les opérations. Au cœur de la journée du vendredi, des réunions régulières entre délégué·es de chaque groupe sur la marche à suivre suffisent à la coordination. Le soir, tandis que la majorité du finger argenté se rendait à Cologne passer la nuit dans un squat autonome, une partie des groupes affinitaires a choisi de rejoindre le finger vert. Celui-ci a réussi à occuper les rails approvisionnant la centrale thermique de Neurath, comme le racontent nos confrères de Reporterre qui ont passé une nuit avec eux, et à tenir son blocage pendant plus de 48 heures.

Une porosité entre les groupes qui se retrouve le lendemain. Parmi celles et ceux ayant passé la nuit à Cologne, quelques dizaines ont décidé suite à l’assemblée du matin de rejoindre le finger doré, supposant avec justesse que la manifestation déposée deviendrait un envahissement de la mine. Les autres ont bloqué avec succès une voie ferrée près de Hambach, une action absolument pas anticipée avant le week-end.

Ende Gelände. Après chaque assemblée du finger, les mandaté·es reviennent dans leur groupe affinitaire rendre compte des débats, et si besoin discuter d'une nouvelle question qui aurait émergé durant l'assemblée. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur
Après chaque assemblée du finger, les mandaté·es reviennent dans leur groupe affinitaire rendre compte des débats, et si besoin discuter d’une nouvelle question qui aurait émergé durant l’assemblée. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur

Make-up anti-fichage et gestes non-violents

Le déplacement collectif est au cœur des entraînements, qu’il s’agisse de marcher en une colonne régulière et mettre en application les différents signes de mains nécessaires à une transmission rapide des informations. Des formations sur l’autodéfense juridique et la manière de faire face à la police sont également dispensées. Durant les actions, les astuces circulent : de nombreux activistes se peignent le visage, s’enduisent le bout des doigts de glu ou y percent légèrement la peau pour mettre en échec le fichage biométrique.

Ende Gelände s’accorde autour d’un consensus d’action non-violente. En clair, il est considéré comme acceptable de courir pour ne pas se faire arrêter par la police et occuper des lieux interdits, pas de répliquer physiquement à ses éventuelles violences mais plutôt d’aller vers la désescalade. Pas dogmatique, un formateur rappelle que « la désobéissance civile non-violente n’est qu’une tactique dans notre boîte à outils, et celle qui nous semble la plus adaptée dans notre contexte ».

Dans l’après-midi, des activistes se dévouent pour jouer aux policiers, formant une ligne que le reste du finger doit franchir. Armés de frites de piscine, ils et elles ne se prennent heureusement pas trop au sérieux, et l’exercice sert surtout à montrer l’importance d’une coordination collective efficace pour éviter que le groupe n’explose en toutes directions.

Police à l’allemande

Cette détente lors des entraînements serait-elle liée à une bonne connaissance des méthodes policières allemande ? Ces dernières ont le don de surprendre les Français·es, surtout après plus de six mois de mouvement des gilets jaunes : discussions et négociations régulières avec les policiers, absence de grenades et lanceurs de balles de défense, livraison de bouteilles d’eau aux personnes nassées en plein soleil, communication et mises en garde audibles, etc. Des pratiques qui, pour certain·es, ont un goût de nouveauté. Les activistes présent·es en Allemagne pointent tout de même du doigt une répression dure, à laquelle ils n’ont pas échappé.

Ende Gelände. Les policiers se sont succédé des heures durant pour emmener dans des bus les activistes assis·es au sol. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur
Les policiers se sont succédé des heures durant pour emmener dans des bus les activistes assis·es au sol. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur

D’après la legal team d’Ende Gelände, « l’action policière a été systématiquement arbitraire, illégale en de nombreux endroits et a bafoué les droits des militants ». Elle fait aussi état de multiples obstructions à la défense juridique des activistes. L’usage de la force occasionnant des blessures paraît inacceptable aux activistes. La police n’hésite pas à tordre les poignets et les nez des militant·es ne coopérant pas à leur arrestation malgré les pleurs et cris de douleurs, pour les pousser au déplacement. Des méthodes plus insidieuses semblent également de rigueur selon les activistes: la police aurait stoppé des manifestant·es encore sur leur parcours déclaré et a empêché la livraison de nourriture aux personnes présentes au fond de la mine depuis des heures. Une répression qui n’épargne en rien les journalistes : nous avons nous-mêmes été menacés d’être arrêtés, et un policier a volontairement frappé du poing notre appareil photo après avoir vigoureusement repoussé des manifestant·es.

Bloquer, pour quel résultat ?

Ende Gelände cuvée 2019 est, sur cinq éditions, la troisième à cibler la mine de Garzweiler. Pourtant, celle-ci prévoit encore de s’étendre durant les décennies à venir, en expropriant et détruisant les villages qui se trouvent sur son chemin. « Le simple fait que l’exploitation du charbon soit aujourd’hui un sujet de discussion dans les instances gouvernementales est une victoire. C’était inimaginable il y a quelques années », rétorque un formateur durant les entraînements lorsqu’un militant lui dit qu’il a peur que l’action échoue.

Les activistes interrogé·es ne se font guère d’illusion sur la portée concrète d’un blocage de deux jours sur la production, mais rappellent quand même que cela représente plusieurs millions de tonnes de terre dont l’exploitation est retardée. Stanley, à côté de la ciné-tente, conclut : « L’effet d’Ende Gelände, c’est aussi d’avoir des milliers de personnes qui apprennent à s’auto-organiser. »

Un reportage de Sophie Peroy-Gay et de Pierre-Olivier Chaput.

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