Marches pour le Climat, actions de désobéissance civile, pétition record : le mouvement écologiste a marqué l’agenda ces derniers mois. Véritable adhésion populaire ou communication bien orchestrée ? Quelle stratégie derrière ces actions parfois spectaculaires ? Radio Parleur a passé une journée au Media Center, centre névralgique de la communication pour la journée « Bloquons la République des pollueurs ». Plongée dans un univers étrange, où la lutte se mène à coup de retweets …

Au petit matin, ce 19 avril 2019, le jour se lève à peine sur les toits du 11e arrondissement de Paris lorsque nous pénétrons à la Base, le nouveau quartier général du mouvement écologiste ouvert en février dernier à deux pas de l’hôpital Saint-Louis. À l’intérieur, plus de cinquante personnes s’affairent déjà sur leurs ordinateurs. Nous sommes au Media Center, base arrière et centre névralgique de la communication écologiste autour de l’action « Bloquons la République des Pollueurs ».

La tension est palpable : « depuis un mois, on travaille sur cette journée sous embargo total », raconte Julie Henches, coordinatrice de la communication pour Alternatiba. Les rares éclats de voix trahissent une attente fiévreuse. Tous et toutes se sont portées volontaires pour participer au relais sur les réseaux sociaux de ce qui est annoncée comme « la plus grande action de désobéissance civile jamais organisée en France », mais seule une poignée de personnes connaissent les détails de l’action. De même que les activistes qui ont participé aux formations à l’action non-violente, pour préserver l’effet de surprise et éviter les fuites, les participant·es au Media center n’ont reçu que très peu d’informations sur le déroulement de la journée.

Top départ

8 h 30, le top départ est enfin donné : « la cible » est révélée aux bénévoles en même temps qu’on leur distribue une fiche pratique rassemblant les principaux enjeux et éléments de langage à utiliser. L’objectif du jour : bloquer quatre bâtiments (les sièges sociaux de Total, de la Société Générale, d’EDF ainsi qu’une antenne du ministère de la Transition écologique et sociale) pour dénoncer la place des grandes entreprises dans les orientations politiques prises par le gouvernement en matière écologique. Un écran géant s’allume pour projeter une mosaïque de vidéos en direct filmées par les premiers activistes sur place : la journée peut commencer.

Parmi les présent.es à la Base ce 19 avril, un profil différent des mobilisations syndicales et politiques traditionnelles se dessine. Des femmes en nombre, et à des postes de responsabilité, d’abord. Des personnes parfois précaires, mais très diplômées ou travaillant dans des secteurs intellectuels, pour la plupart. Des jeunes, voire très jeunes, qui maîtrisent mieux les outils numériques que leurs aîné·es. Des « néo-militant·es » enfin, qui reconnaissent un passage à l’action récent, motivé par ces nouvelles formes de mobilisation. Ce profil, qu’on retrouve aussi chez les activistes de terrain est caractéristique du « mouvement climat » émergeant en France depuis la COP 21.

Planifier, cadrer, filtrer

Au Media center, on s’adresse à deux publics différents. D’une part, les sympathisant.e.s de la cause climatique, qui suivent l’action via les comptes d’organisations sur les réseaux et les vidéos en direct du JTerre. D’autre part, pour susciter l’adhésion populaire, il s’agit d’obtenir des articles dans les médias de masse, en saturant l’espace numérique ou en les invitant directement sur place. « Ce genre d’action ne peut plus se faire sans l’appui des réseaux sociaux », estime Cécile, bénévole à la logistique pour la journée. « On s’adresse à un public jeune, à 41 ans j’ai l’impression d’être un dinosaure !  » s’amuse-t-elle.

Pour s’assurer que le message passe au mieux, les organisations à l’origine de l’action (ANV COP21, Alternatiba, Greenpeace France et les Amis de la Terre France) assument une communication « très cadrée ». Celle-ci se veut « très fonctionnelle, très efficace et très planifiée ». Sélection des photos, lien avec les média-activistes sur le terrain, rédaction de tweets, de stories Instagram ou de publications Facebook : chaque personne respecte son rôle. Les rouages de « la machine » s’articulent ensemble au mieux… quitte à perdre en spontanéité et en liberté accordées aux activistes. Les slogans « Macron démission », une porte en verre brisée ou le crâne en sang d’un militant après un coup de matraque ne passeront pas le filtre : ce ne sont pas les axes de communication décidés par la coordination. Personne ne songe à les remettre en question. Le flux d’informations remontant du terrain accapare les esprits. Les doigts pianotent frénétiquement sur les claviers.

« L’idée c’est de pousser les gens à faire plus que ce qu’ils font actuellement »

Au fur et à mesure de la journée, la tension matinale laisse place à une ambiance studieuse. L’occasion d’interroger les participant·es sur la stratégie globale d’Alternatiba, dont l’action du jour est un temps fort. En adoptant une communication positive et un ton inclusif, l’objectif est de pousser chacun·e à s’engager. « C’est très ouvert (…) : l’idée c’est de pousser les gens à faire plus que ce qu’ils font actuellement, des éco-gestes à la désobéissance civile », affirme Julie Henches.

En ce qui concerne le gouvernement, le mouvement écologiste reconnaît avoir peu d’espoir devant les renoncements successifs d’Emmanuel Macron et ses prédécesseurs. Pourtant, l’interpellation régulière de responsables politiques de la majorité et la participation aux négociations avec le gouvernement montrent que les écologistes n’ont pas complètement renoncé à peser sur les dirigeants actuels… sans qu’une demande claire ne se dégage vraiment.  Quand on l’interroge, Julie Henches hésite et finit par dire  » faire en sorte qu’on ne soit pas sur une trajectoire dangereuse pour nous tous, quoi qu’il en coûte (…). C’est très vague, et nous on attend ça du gouvernement. Pour l’instant, c’est ça ».

En écoutant les activistes du Media center, une certaine confusion entre tactique et objectifs politiques demeure. Avant de repartir, sur les coups de 18 h, la journée est unanimement considérée comme une réussite. Les raisons avancées : les blocages ont bien eu lieu, le nombre de participant·es était satisfaisant, et le consensus d’action non-violente a été respecté. Seule réaction du côté gouvernemental : un tweet de François de Rugy balayant l’action d’un revers de main, en affirmant que les activistes se trompent d’adversaire. L’impact de l’action, en terme de pression mise sur les épaules du représentant de l’écologie gouvernementale parait surtout symbolique.

 

 

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