Enseignant-chercheur et maître de conférences à l’Université Paris 8, Camille Guenebeaud est géographe, spécialiste de la frontière franco-britannique à Calais. Dans cet entretien, il raconte 30 ans de naufrage de la politique migratoire. Entre les protocoles binationaux, les politiques publiques agressives et les tentatives d’organisation collective des exilé·es, tout est contradictoire, et tout est une lutte.

 

Camille Guenebeaud, chercheur, et spécialiste de Calais.
Camille Guenebeaud, chercheur, et spécialiste de Calais. Crédit photo : Camille Guenebeaud.

« Les choix politiques gouvernementaux français se sont résumés à disperser et harceler les personnes exilées pour les éloigner de Calais. » Camille Guenebeaud résume en une phrase tranchante la façon dont la frontière calaisienne entre la France et le Royaume-Uni a été gérée par les deux pays. De son expérience du terrain, il tire une thèse qui analyse en profondeur l’établissement de cette frontière sur le sol français. 

Une histoire longue et complexe

Ces dernières années, la « jungle » a tellement marqué les esprits qu’on en oublierai presque que Calais est un point de passage vers l’Angleterre depuis au moins la chute du mur de Berlin. À l’époque, ce sont des ressortissant·es des ex-républiques soviétiques qui sont refoulé·es par les gardes frontières britanniques. Dans les années 90, les réfugié·es kosovar·es ont pris leur place.

À partir de l’ouverture du tunnel sous la Manche, la frontière va devenir un enjeu diplomatique plus important. Des accords sont signés entre la France et l’Angleterre pour organiser les contrôles des deux côtés. Ces accords du Touqueten externalisent la frontière, en quelque sorte. Des centres d’accueils pour réfugié·es sont ouverts, notamment le centre de Sangatte, dont le nom s’est fait une place dans les journaux.

L’empêchement comme politique

En parallèle de ces politiques binationales, la France met en place une séries de politiques publiques qui visent à limiter les passages de la frontière, tout en invisibilisant la présence des exilé·es. Il faut être un « bon élève » des traités signés, et ainsi éviter les amendes britanniques. L’État met en place des contrôles systématiques autour du port, et autorise les anglais à hisser des barbelés autour des quais et des routes. Les exilé·es sont déplacé·es en permanence, chassé·es de leurs lieux de vies, traqué·es sans cesse par la police.

« Une humanité divisée en deux »

Ces politiques mènent les personnes migrantes à multiplier les traversées par la mer. Le détroit de la manche est fatal à nombre d’entre elleux. Tandis que les morts aux frontières se multiplient, les confiscations et destructions des tentes et des affaires des personnes exilées deviennent quotidienne. Les conséquences psychologiques en sont particulièrement dévastatrices.

Même pour monter un camp de forune en attendant de traverser, s’implanter est difficile et s’organiser collectivement encore davantage. La solidarité entre associations et collectifs d’exilé·es mène cependant à quelques réussites. Pourtant, à l’instant où les luttes se structurent, les administrations publiques « ouvrent les vannes », et laissent passer des personnes exilées, et rapidement les dynamiques collectives s’estompent.

Pour Camille Guenebeaud cependant, tout n’est pas perdu. Il voit dans l’intersection des luttes un moyen de produire de la solidarité et de la convergence entre les mobilisations. Pour lui : « c’est la question la plus importante : comment croiser les luttes. »

Un entretien d’Alexandre Bouyé.

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