Depuis le début de la mobilisation des hôpitaux publics, une catégorie de médecins est pointée du doigt : les intérimaires médicaux. Ces soignant·es monnaient très cher leurs services dans des établissements en sous-effectif. Parfois en contournant les règles du ministère.

L’hôpital public est en crise : crise financière certes, avec une dette majeure, des budgets serrés, des lits fermés faute de pouvoir ouvrir des postes de soignant·es… Mais l’hôpital fait face à d’autres problèmes organisationnels : manque de reconnaissance des soignant·es, perte de sens dans le soin, course à la cotation des actes, seul moyen de rémunérer son activité. Les intérimaires médicaux, catégorie spécifique de médecins, ont été fortement décriés. « Nous faisons face à des mercenaires« , scandait la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, à l’Assemblée nationale le 3 juillet 2018.

Intérim médical : qui sont les mercenaires ?

Depuis, la rengaine sur ces « mercenaires » ne faiblit pas. Et pour cause, les rémunérations touchées par ces médecins pour leurs missions semblent astronomiques. On a récemment entendu parler de la garde aux urgences de Mulhouse du 28 décembre 2019, rémunérée 2200 euros net les 24 heures. Et encore, sans compter les frais de déplacement, de logement et de restauration. Difficile à digérer quand un·e aide soignant·e touche environ 1400 euros net par mois. Et que l’hôpital manque cruellement de moyens. Le cas de cette garde du 28 décembre 2019, à Mulhouse, serait moins scandaleux s’il était isolé. Mais le recours à des intérimaires médicaux à des tarifs exorbitants est monnaie courante, dans les hôpitaux périphériques, « de campagne », et au sein des CHU (centres hospitalo-universitaires des grandes villes). « Cette situation avec des gardes à 2000 [euros], il y en a de partout. J’ai vu un contrat qui traînait dans une poubelle, de 2400€ pour 2 jours de bloc de 8h à 18h », raconte Anne Geffroy-Wernet, la présidente du SNPHARE, un syndicat de médecins anesthésistes réanimateurs.

Un business pour les agences d’intérim

Le décret « Buzyn », passé en novembre 2017, visait à encadrer les rémunérations des médecins intérimaires. En 2018, c’était 1 404 euros brut pour 24 heures de travail, pour arriver progressivement à 1170 euros brut depuis le 1er janvier de cette année. « On est évidemment très très loin des plafonds réglementaires », confie Philippe Guinard, syndicaliste à Force Ouvrière pour les cadres hospitaliers.

grève hopitaux 14 novembre
Le personnel de l’hôpital Bichat, du 18ème arrondissement de Paris manifestait le 14 novembre dernier. Photo : Romane Salahun Pour Radio Parleur

Mais le décret n’encadre que les contrats des intérimaires recrutés par une agence d’intérim pour l’hôpital. Il ignore ce qu’on appelle les contrats de « gré à gré », directement passés entre les directions et les praticiens, après avoir été mis en relation grâce à ces mêmes agences. De plus, le décret ne gère que les contrats passés dans le service public, ce qui provoquerait une fuite des médecins vers le privé où le travail ne manque pas non plus.

Après la mise en application de ce décret, les hôpitaux qui comptaient le faire respecter ont été épinglés dans une « liste noire » publiée par le Syndicat National des Médecins Remplaçants des Hôpitaux, le SNMRH. Il invitait ainsi les médecins remplaçants à boycotter ces hôpitaux.

Conditions de travail difficiles : pénurie de praticien·nes dans les services

Certes, les médecins intérimaires semblent trop bien payés, mais pourquoi a-t-on tant besoin d’eux ? C’est la loi de « l’offre et de la demande » qui s’applique ici, explique Patrice Beauvais, directeur d’hôpital et syndiqué chez Force Ouvrière.

30% des postes de praticiens hospitaliers sont aujourd’hui estimés vacants. Le sous-effectif dans les équipes de médecins est chronique, rendant d’autant plus difficile l’embauche de nouveaux médecins titulaires, peu enclins à intégrer des équipes souvent en souffrance. Les directions hospitalières se retrouvent donc coincées, obligées de rémunérer à des tarifs élevés et illégaux ces médecins sans qui de nombreux services hospitaliers ne fonctionneraient pas.

Les soignant⋅es en manifestation, le 14 novembre à Paris. Photographie: Romane Salahun pour Radio Parleur

Un hôpital public, même en crise, se doit d’assurer la continuité des soins. Ne pas embaucher un médecin remplaçant revient parfois à fermer un service d’urgences, ou une maternité pour une nuit. Impensable, et pourtant parfois obligatoire. Patrice Beauvais l’avoue très simplement : « Le choix pour les directeurs d’hôpitaux est simple, entre assurer la permanence des soins ou aller au-delà de ces plafonds. »

De nombreux postes vacants dans un hôpital public en crise

Le manque flagrant de médecins au quotidien se vit aussi en libéral : les consultations chez un·e généraliste, un·e dermatologue, un·e ophtalmologiste sont plus difficiles à obtenir. D’après Fabrice Michel, chef de service en anesthésie-réanimation pédiatrique, « cette situation est principalement liée à une gestion des effectifs médicaux catastrophique via le numerus clausus. Dans les années 90, on disait que le déficit de la sécurité sociale, c’est parce qu’il y a beaucoup trop de médecins, donc on a arrêté de former des médecins. »

L’intérim médical permet à de nombreux services de fonctionner au quotidien, services qui y ont recours de façon tout sauf exceptionnelle, comme l’explique Philippe Guinard : « On peut considérer qu’il peut y avoir recours à l’intérim ponctuel […] lié à des absences, mais aujourd’hui c’est pas la situation dominante. Cela concerne des établissement dont une ou plusieurs équipes sont durablement en sous-effectif lié à un départ, à des arrêts longs, à des publications de postes qui restent sans suite.»

Pour complexifier le problème, certains médecins choisissent de ne plus exercer dans un hôpital public en crise, et encore moins à plein temps. Conditions de travail difficiles ? Manque de reconnaissance ? Rémunérations trop faibles ? Manque de souplesse pour la nouvelle génération de médecins ? Pour Anne Wernet, « beaucoup d’intérimaires sont des gens qui sont déçus de l’hôpital ».

Un reportage d’Antoine Guirimand. Photo de Une : capture d’écran d’une offre d’emploi intérimaire à l’hôpital public

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