Le 2 octobre 2019 les fonctionnaires de police défilent à Paris. Une « marche de la colère » intersyndicale inédite depuis 2001. Elle se voulait être « un premier avertissement » au gouvernement. Sébastian Roché, sociologue et criminologue, décrypte pour nous les racines du « mal-être » des policiers qui s’exprime dans la rue.

Le 2 octobre 2019 à Paris, 27 000 policiers défilent. Le chiffre est donné par les syndicats de police. La préfecture et le ministère n’ont de leur côté communiqué aucune estimation. Dans le cortège les griefs sont multiples. Il y a d’abord le mouvement des Gilets Jaunes qui semble avoir épuisé les troupes. Certains se moquent même des personnes blessées en manifestation. Également dans le viseur des manifestant·es : le manque de moyens, une affolante hausse du taux de suicide, et la menace de la réforme des retraites, remettant en cause l’une des particularité de la profession.

Au même moment, un contre-rassemblement se tient au Tribunal de Grande Instance de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Différents collectifs comme Urgence notre police assassine, Brigade Anti-négrophobie, Justice pour Adama, Collectif de défense des jeunes du Mantois s’unissent pour dénoncer les violences policières et questionner la légitimité de cette « manifestation de la colère ».

Sébastian Roché, sociologue et criminologue décrypte pour nous les paroles recueillies lors de ces deux rassemblements. Spécialiste en politiques judiciaires et sécuritaires comparées, chercheur au CNRS et anciennement professeur à l’École des commissaires, il décode le discours des policier·ères manifestant·es et les problématiques soulevées par les collectifs anti-répression, qui se font écho. 

En 2016, les policiers s’étaient mobilisés contre le manque de moyens et pour dénoncer les violences dont ils estiment être la cible, un mouvement inédit par sa forme et son ampleur, qui avait suscité le débat. Photographie : Marc Estiot pour Radio Parleur.

Tensions entre quartiers populaires et la police

« La police est sacrée, il faut la protéger » entend-on sur le chemin du parcours de Bastille à République le 2 octobre. Problème : si le gouffre entre la police et son administration se creuse, celui entre la population et la police devient toujours plus abyssal. Le point de départ de cette « marche de la colère » du 2 octobre, c’est la mise à pied d’un de leur collègue à Sevran le 11 septembre dernier lors d’une violente interpellation. Le préfet de Police de Paris Didier Lallement demande alors la suspension immédiate de l’agent « afin d’établir les circonstances exactes de l’interpellation ». L’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) est saisie. La décision passe mal : Eric Morvan, directeur général de la police nationale, qui, avec le ministre de l’intérieur, est le seul à pouvoir mettre à pied un fonctionnaire de police, refuse la sanction. Une affaire qui révèle aussi bien les tensions dans l’administration policière, que la normalisation de la violence dans les quartiers.

Durant le contre-rassemblement au TGI de Bobigny, les collectifs dénoncent cette « Marche de la honte » des policiers dans la capitale. Amal Bentounsi, fondatrice du Collectif Urgence Notre Police Assassine, a appelé d’autres collectifs, actrices et acteurs locaux à venir prendre la parole pour témoigner. Franco, porte-parole de la Brigade Anti-négrophobie, rappelle que la violence subie par les Gilets Jaunes est omniprésente en banlieue. Il ajoute : « la police expérimente ses techniques de combats dans les quartiers (…) et cogne les colonisés, cogne les pauvres ». « On est pas des sacs de frappe ! » scande-t-il à la petite foule et aux policier·ères et CRS présent·e·s pour encadrer le rassemblement.

Malaise dans la police

Doris, bibliothécaire anarchiste à la retraite, a toujours vécu en Seine-Saint-Denis. Même si elle comprend la fatigue au sein de la police, elle rappelle que celle-ci reste« un service public comme les autres, et qu’à ce titre elle souffre des mêmes difficultés et subit les mêmes tensions ». Une souffrance qui s’illustre dans des cas de suicides recensés chez d’autres fonctionnaires.  Une semaine avant la marche de la police, Christine Renon, directrice d’école maternelle de Pantin se donne la mort dans la cour de son école.

Dans la police, on compte à ce jour, 54 suicides depuis le début de l’année 2019, nombre très élevé même dans une profession qui proportionnellement se suicide « jusqu’à 40 % plus souvent » que le reste de la population selon Sébastian Roché. Pas question toutefois pour le ministère de l’Intérieur de faire le rapprochement entre le surmenage que la police dénonce, les suicides et les violences.

Arrestation d’un Gilets Jaunes par un membre des brigades anti-criminalité lors de la mobilisation du samedi 8 décembre 2018 photographie : Sylvain Lefeuvre pour Radio Parleur

Le suicide dans la police et l’inaction de la hiérarchie comme de l’exécutif représentent le paroxysme du malaise dans la profession. Lors de la marche, un cercueil est porté à l’avant du cortège policier, et une minute de silence a lieu pour rendre hommage aux personnes décédées. Après presque un an de mobilisation du mouvement Gilets Jaunes chaque samedi, les policier·ères font part de leur épuisement. « Les policiers se retrouvent devant un métier qui se vide de son sens » estime un commissaire du XVIIIe arrondissement. Il dénonce une politique du chiffre toujours en vigueur : « on nous demande de travailler beaucoup plus avec beaucoup moins, il faut rajouter des efforts supplémentaires. Une course au chiffre, une réponse médiatique, une course à l’urgence ».

Cette critique de la politique du chiffre par les syndicats de police interpelle Sébastian Roché. Selon lui, les syndicats et surtout celui des commissaires « ont applaudi des deux mains » la mise en place du management de la police par le chiffre, renforcé par Nicolas Sarkozy en 2006. Les policier·ères rapportent par ailleurs que le manque de moyen reste affolant. Des locaux insalubres, un matériel insuffisant, des voitures et un personnel manquants… font partie du lot quotidien. Plusieurs avouent devoir acheter leur propre matériel, gilets pare-balles comme casques, empêchant de travailler efficacement et en sécurité.

Quelles transformations de la police ?

Beaucoup de policiers critiquent le laxisme de la justice, qui libère trop facilement les délinquant·e·s arrêté·e·s au lieu de fermement les punir. Des revendications entendues auparavant, en 2001, lors de la dernière grande manifestation policière intersyndicale. Une sévérité qui semble uniquement s’appliquer aux interpellé.es et non aux uniformes. En 2012, les policier·ères défilent sirènes hurlantes sur les Champs-Élysées en réaction à la condamnation de leur collègue Damien S. Le gardien de la paix écope de 5 ans de prison avec sursis pour homicide volontaire sur Amine Bentounsi à Noisy-Le-Sec, frère d’Amal Bentounsi, fondatrice du collectif Urgence Notre Police Assassine

Sébastian Roché considère qu’il faut s’inspirer d’autres modèles européens, où la prévention semble privilégiée à la répression, et la détention non perçue comme une panacée. Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner propose de son côté de discuter autour d’un « livre blanc de la sécurité intérieure », de créer 10 000 postes et d’augmenter le budget d’un milliard d’euros d’ici la fin du quinquennat.

Un entretien réalisé par Sophie Peroy-Gay, Baptiste Botella et Louise Bugier.

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