Le secret a été gardé jusqu’au bout. Dès 8h30, ce vendredi 19 avril, plus de 2 000 activistes ont bloqué les sièges de Total, d’EDF et de la Société Générale, ainsi que le Ministère de la Transition écologique et solidaire pour dénoncer les collusions entre le gouvernement et les grandes entreprises réunies à travers la « République des pollueurs ».

Le secret a été bien gardé. Jusqu’au bout, impossible de connaître la cible de la plus grande action de désobéissance civile organisée par Greenpeace, les Amis de la Terre et ANV-COP21 vendredi 19 avril. Au rendez-vous donné aux journalistes, les visages des organisateurs.trices sont un peu tendus. On nous demande d’être discrets. Ne pas montrer les caméras. D’attendre le dernier moment avant de découvrir cette opération contre la « République des pollueurs ». Nous arrivons sur la scène du « crime climatique » à 8h30 : le quartier d’affaires de la Défense. Trois entreprises sont bloquées par les militants : la Tour EDF, le siège de l’entreprise Total et de la banque Société Générale ainsi que devant le Ministère de la Transition écologique et solidaire.

« Vous entravez notre liberté de travailler »

Au pied de l’immense façade vitrée de la Société Générale se déploie une chorégraphie savamment orchestrée. Chaque activiste connaît sa partition par cœur grâce à une journée de formation particulièrement efficace (suivie par Radio Parleur). Coller des affiches sur la façade. Profiter de la surprise pour pénétrer dans le bâtiment. Bloquer toutes les issues. Prendre des photos. Déployer les banderoles. Maintenir le calme. Apaiser les salarié.es qui ne peuvent pas entrer. Un rôle qui, bien que moins exposé juridiquement, s’avère l’un des plus éprouvant émotionnellement. Car devant le siège d’une des banques qui investit le plus dans les énergies fossiles, les employés ne cachent pas leur colère. « Moi je travaille sur l’Afrique, je n’ai rien à voir avec les énergies fossiles laissez moi entrer », persifle une femme élégamment habillée. « Vous entravez notre liberté de travailler. Vous pouvez faire des manifestations et protester, mais vous n’avez pas le droit de nous empêcher d’entrer », renchérit un homme en costume-cravate. « Allez bloquer l’Elysée mais laissez nous travailler », s’exclame un troisième.

Un dialogue de sourd avec les salarié.es des entreprises visées

Face à eux, les « peacekeeper » gardent leur calme et tentent d’entamer un dialogue avec des arguments rationnels sur l’exploitation de gaz de schiste, les sables bitumineux et les forages en arctique. Mais les échanges sont tendus et souvent impossible face à l’exaspération des salariés, qui n’ont visiblement pas envie de profiter d’un éventuel weekend anticipé. « Tout le temps que vous me prenez maintenant, c’est du temps que je n’aurais pas ce soir avec mes enfants », me rétorque un homme agacé. Pour empêcher d’être délogés, certains militants se sont attachés les bras aux poteaux avec des Serflex en plastique. Avant d’être copieusement aspergés de gaz lacrymogènes par des policiers, sans que cela n’émousse leur détermination.

Dénoncer la collusion entre les grandes entreprises et le gouvernement

Un peu plus loin, devant la tour EDF, l’ambiance est beaucoup plus détendue. Le groupe HK mais sans ses Saltimbanks entame son célèbre tube « on lâche rien » devant des militants qui chantent et dansent. Au micro, certain.es rappellent aux passants la raison de leur présence : le manque d’investissement d’EDF dans les énergies renouvelables qui place « son argent dans le panier percé du nucléaire qui produit des milliers de mètres cubes de déchets ». Poursuivons notre circuit devant la tour Total, à quelques minutes à pied. Ici aussi l’ambiance est bon enfant : quelques uns ont même commencé à déballer leurs sandwichs et prennent le temps de rappeler que Total fait partie des 20 entreprises qui émettent le plus de CO2. « Nous avons des gens à l’intérieur, mais les salariés ont réussi à entrer. Ils doivent avoir l’habitude et savent par où passer », rigole un jeune homme assis par terre pour bloquer la porte vitrée.

Juste à coté, un homme fort bien habillé regarde la scène en souriant. Je m’approche : « Vous êtes un salarié de Total ?  » – « Pas du tout je suis un participant à l’action. Mais c’est vrai que je travaille dans un groupe du CAC40 », m’avoue-t-il un peu gêné. Il a environ la quarantaine et c’est la première expérience militante de sa vie. Sensibilisé aux questions écologiques par la lecture de Pablo Servigne, il se dit aujourd’hui choqué par l’inaction et par les discours des grands médias, bien timides face à la gravité de la situation. « On devrait être 100 fois plus nombreux à bloquer aujourd’hui car l’heure est grave ».

Tout comme lui, de nombreu.euses primo-désobéissant.es prennent des risques physiques et juridiques lors de l’action. Ils.elles témoignent d’un « appétit grandissant pour aller au contact, bloquer physiquement ce qui se passe face à la surdité totale du pouvoir », indique Clément Sénéchal, chargé de campagne chez Greenpeace. Comment peser face à un gouvernement « composé de lobbyistes venus du secteur privé » ? Les ONG misent tout sur cet « engouement citoyen » réclamant l’arrêt de projets et financements climaticides.

L’urgence quant à l’imminence du changement climatique revient comme un mantra dans les chansons, dans les discours, dans les slogans, dans les affiches. Et imprègne les consciences. Mais face aux militants toujours plus nombreux et nombreuses, il reste encore à convaincre celles et ceux qui travaillent pour ces grandes entreprises. Et plus globalement, celle et ceux qui croient encore qu’on pourra éviter l’effondrement de notre civilisation sans passer par un changement radical de nos modes de vie.

Un reportage de Laury-Anne Cholez et Romane Salahun

 

Répondre

Please enter your comment!
Please enter your name here