À Paris, les alarmes des berlines ont crié leur détresse ce samedi 1er décembre. Place de l’Étoile, avenue Kléber, rue de Rivoli, place Saint-Augustin, au Trocadéro, à Concorde, des groupes de Gilets Jaunes ont ravagé tous les symboles d’une richesse qui s’exhibe. Près180 incendies ont enflammé ces quartiers. À Bastille, des participant.es ont occupé la place, avant de se faire évacuer à coup de lacrymo. Le bilan des autorités fait état de 110 blessés, dont un grave et un en urgence vitale. Récit d’une journée d’insurrection.

« Ce qui s’est passé ne correspond en rien à l’expression pacifique d’une colère légitime. » Depuis Buenos Aires, Emmanuel Macron reprend l’argumentaire de son premier ministre et de son ministre de l’Intérieur : le clivage entre le « vrai » mouvement de colère et les « casseurs » violents. Sur le terrain, la réalité est un peu différente.

Des Gilets Jaunes sur le pont dès 9h00 du matin à Paris

Dès 8h45 selon l’AFP, des rassemblements non déclarés en préfecture se forment dans Paris. Les Champs-Élysées étant bouclés par un important dispositif de sécurité et donc inaccessibles, les Gilets Jaunes occupent la place de l’Étoile et les rues adjacentes. « L’Arc de Triomphe a été souillé, ils veulent le chaos. » Hier soir, le président de la République s’est ému des tags sur le monument, occupé une bonne partie de la journée par les Gilets Jaunes.

Temporairement refoulés de l’Arc de Triomphe dans l’après-midi, des « grappes » de personnes sèment alors barricades et pavés de la place de l’Opéra jusqu’à la rue de Rivoli. Les vitrines des magasins n’ont pas résisté longtemps. Les pillages sont systématiques : sacs Chanel, matériels de motos, pharmacies… Samedi soir, la préfecture de police annonce 287 interpellations, dont 255 à Paris.

Rue de Rivoli, des palets de lacrymos sur les balcons

Impossible de compter des Gilets Jaunes dispersés un peu partout dans les rues et sur les places. Les CRS ont parfois du mal à « refouler » les personnes présentes. Rue de Rivoli, les palets de gaz lacrymogène pleuvent sur les manifestant.es et jusque sur les balcons des parisien.nes. Débordées, les forces de l’ordre ne savent plus où donner de la tête, habituées à maintenir des manifestant.es dans un périmètre fermé et contrôlé, de l’aveu même de David Le Bars, secrétaire du syndicat des commissaires de police, interrogé hier soir sur BFMTV.

Témoin de cette confusion, à Bastille, un adjudant se met à crier sur un Gilet Jaune, lui-même ancien militaire. « Vous obtempérez ! enlevez-moi ce gilet jaune, et circulez ! Vous participez à une manifestation non-déclarée ! » David secoue la tête, amusé. « N’importe quoi, je suis à 50m de chez moi, j’ai un gilet jaune parce que je ne suis pas d’accord avec l’État, ça fait de moi un manifestant ? » L’adjudant et ses hommes filent finalement à l’autre bout de la place de la Bastille. Boulevard Bourdon, des personnes montent une barricade sous leur nez, sans aucune réaction de la part du peloton de CRS.


Une situation insurrectionnelle

« Une minorité insurrectionnelle ». Même pour le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, le mot n’est pas galvaudé. Toute la soirée, le président de la République et ses ministres se sont employés sur toutes les chaînes à parler de « casseurs » qui auraient « infiltré » les cortèges en se grimant en Gilets Jaunes. L’exécutif est embarrassé, Christophe Castaner avouant que les forces de l’ordre ont parfois dû « reculer ».

Des groupes de Gilets Jaunes très différents

Comme dans les manifestations parisiennes des Gilets Jaunes des 17 et 24 novembre, la mixité surprend parfois dans les groupes aux couleurs de la sécurité routière. A Concorde deux d’entre eux arborent des autocollants « gilets jaunes antisexistes et antiracistes ». « On ne veut pas laisser la rue aux fachos,« expliquent-ils. Des quartiers populaires aussi, des gens ont fait le déplacement. Les intermittents du spectacle, la Fanfare Invisible, des militants de diverses organisations de gauche avec ou sans gilets affichent aussi leur soutien.

Dans le brouillard piquant des lacrymogènes, deux jeunes femmes de la « Manif Pour Tous » avec des lunettes de piscine roses se réjouissent de la présence d’émeutiers. « Les manifs pacifistes, ça sert à rien, on l’a vue avec la Manif Pour Tous, on était un million et ça n’a rien changé. » Aux antipodes, des syndicalistes CGT, qui manifestaient à l’appel du syndicat entre République et Gare d’Austerlitz applaudissent les Gilets Jaunes à Bastille. « Leur colère est contagieuse, ça redonne aussi de la vigueur à nos mobilisations salariales, » souffle une salariée de Pôle Emploi, qui manifeste contre 400 suppressions de postes dans cette administration.


Trois mobilisations ont partiellement convergé à Paris

Pas moins de trois mobilisations battaient le pavé samedi 1er décembre. À l’appel de la CGT, les chômeurs et précaires défilaient pour dénoncer les négociations en cours de la nouvelle convention de l’Assurance-chômage. De République à Austerlitz, le cortège habillé de gilets rouges a croisé les Gilets Jaunes à Bastille. Une deuxième manifestation partait de Nation, organisée par le collectif Rosa Parks. Assa Traoré, en tête de ce cortège antiraciste, assure comprendre ce mouvement. « Nous aussi l’augmentation du gazole, on la prend à Beaumont-sur-Oise, où il n’y a pas beaucoup de transports publics. »

Tout.es partagent un constat similaire sur les forces de l’ordre. La distinction entre les « casseurs » et les manifestant.es n’a plus de sens pour beaucoup de Gilets Jaunes, qui disent se défendre face à la police, et comprendre la violence. À Concorde, une voiture de police est incendiée. Dans les beaux quartiers, les émeutiers en rappellent d’autres, ceux du printemps 2016. Comme à l’époque, ils sont très bien équipés pour se protéger, notamment des gaz lacrymogènes. Pour autant, ils ne sont pas tous aguerris des manifs. Certains disent se mobiliser pour la première fois.

Reportage et photos : Ivan Vronsky, Clara Menais, Violette Voldoire, Paul-Louis Couillard, Prisca Da Costa.

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