Emmanuel Beaubatie est sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans son premier ouvrage, Transfuges de sexe, Passer les frontières du genre, fruit de son travail de doctorat, il élabore une étude sociologique des parcours trans’, passage d’une classe « de sexe » à une autre.

« Les trans’ sont des personnes qui ne se reconnaissent pas dans la catégorie de sexe qui leur a été assignée et qui entreprennent d’en changer. » En partant de ce constat, Emmanuel Beaubatie a publié en mai dernier une enquête sociologique portant sur ces parcours très divers. Un ouvrage dans lequel il revient sur l’histoire d’une controverse entre psychiatrisation et études queers. 


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De la transition aux transfuges de sexe 

« La transition n’est jamais qu’une question d’identité, elle s’accompagne aussi de nombreuses dimensions matérielles. » Emmanuel Beaubatie analyse ainsi les parcours de transition dans l’ensemble de la vie des personnes. Il remarque rapidement que les inégalités structurent les parcours trans’. « Pour cette raison, la transition représente avant tout une expérience de mobilité sociale, faisant des trans’s de véritables transfuges de sexe. »

Le concept de « transfuge », caractérisant traditionnellement un individu passant d’une classe sociale à l’autre permet de penser le passage d’une classe de sexe à l’autre. Lorsque l’on change de classe sociale, on subit très souvent un déclassement, ou au contraire au une élévation sociale. Ce passage d’une classe dominante à une classe dominée ou inversement est tout à fait pertinente dans les parcours trans’, analyse Emmanuel Beaubatie. 

Le poids de la domination masculine dans les mobilités sociales de sexe 

Ce passage d’une classe à une autre peut susciter un sentiment de « trahison de classe« . Emmanuel Beaubatie observe chez les personnes cherchant à y échapper différentes stratégies possibles pour tenter de « diminuer l’ampleur de l’élévation sociale ». Les hommes trans’, notamment, refusent parfois de représenter la masculinité hégémonique, se définissant comme « gay » ou « garçon ».

Les inégalités sociales, raciales sont visibles dans les parcours de transition. Pour bien des personnes trans’ qu’Emmanuel Beaubatie a rencontrées, la nécessité impérieuse de correspondre aux normes fixées à l’autre « sexe » s’impose pour être légitimé.

Pour Emmanuel Beaubatie, la « classe de sexe » implique des stratégies de positionnement diverses

Les différentes manières dont les personnes se définissent dépendent au moins en partie de la facilité d’accès aux transitions, et de la médicalisation que les personnes trans’ peuvent vivre le long de leur chemin. Les parcours trans’ en psychiatrie, notamment, peuvent amener un discours porté par les personnes trans’ d’être une âme née dans le mauvais corps. 

« Le fait d’être né·e dans le mauvais corps peut être ressenti, mais cela peut aussi être une manière de se protéger« , souligne Emmanuel Beaubatie. Stratégiquement, cela peut permettre de correspondre aux modèles médicaux attendus, et ouvrir aux personnes trans’ un accompagnement dans le secteur public. Un discours qui ne reflète pourtant pas les infinies variations de positionnement des « transfuges de sexe », dont les parcours sont profondément travaillés par une fluidité et une multiplicité des genres. 

Un entretien réalisé par Rilès Liotard.

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