L’incendie est éteint mais pas la colère couve toujours. Plus d’un an et demi après la catastrophe industrielle de l’usine Lubrizol de Rouen, l’industriel tente de se faire déclarer irresponsable par la justice. Entre désillusion et combativité, les habitant·es veulent faire pression sur l’État et l’entreprise.

Cette nuit du 26 septembre 2019, à Rouen, il fait encore chaud. Les fenêtres sont grand ouvertes quand peu avant 3 heures, l’usine Lubrizol et les entrepôts de son voisin Normandie Logistique prennent feu. Un immense nuage de fumée noire flotte au-dessus de la ville pendant plusieurs heures. Les écoles, collèges, lycées sont fermés par prévention. Très vite, les questions fusent.

Près de 10 000 de composés chimiques brûlent, avec ce que cela comporte de conséquences pour l’environnement et la santé des rouennais·es. Une enquête pour mise en danger d’autrui est aujourd’hui ouverte contre l’entreprise, classée « Seveso seuil haut ». Mais elle demande l’annulation de la procédure judiciaire. Fin mars, alors que la cour d’appel de Rouen examinait la requête de l’industriel, plusieurs centaines de manifestant·es battaient le pavé de la ville pour demander des comptes. La décision sera rendue le 30 juin prochain.

Une crise chassant l’autre

Sur les quais de Seine ce jeudi matin, les un‧es déambulent, les autres font du sport. La vie presque normale en temps de pandémie. Jimmy, un ancien détenu de la maison d’arrêt de Rouen, se souvient de cette nuit-là. « On a été privés de promenades à certains moments, quand le nuage de fumée revenait vers nous. »


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Assise sur le banc d’une aire de jeux, les yeux rivés sur son petit neveu acrobate, cette passante qui « fume donc devrait avoir l’habitude de la fumée » garde un mauvais souvenir de l’épais nuage noir. Comme beaucoup de rouennais·es, elle se pense moins touchée que d’autres, plus proches de la rive droite de la Seine ou se trouve l’usine. « Pourtant, j’ai eu un goût de cendrier dans la bouche pendant trois jours. »

« J’étais de garde à l’hôpital, on nous a demandé de tout calfeutrer », se souvient cette infirmière. Interrogée sur son sentiment vis à vis des conséquences de l’incendie, elle répond spontanément : « je travaille au service réanimation Covid-19 donc en vérité nous sommes passés à une autre crise. Je suis un peu fataliste ». Depuis son navire amarré, un batelier admet : « aujourd’hui je n’y pense plus, c’était un accident malheureusement ».

Lubrizol Rouen incendie
Simon de Carvalho est l’un animateur de l’Association des sinistrés de Lubrizol. Crédit : Valentine Hullin

« Nous irons jusqu’au bout »

Simon de Carvalho, président de l’Association des sinistrés de Lubrizol (ASL) lui, n’est ni résigné si fataliste. Il insiste : « il faut comprendre que le danger va toucher tout le monde, il n’a pas d’étiquette morale ou politique. C’est un ennemi invincible qui attaque plus tard ». Aussi, l’ASL prépare depuis plusieurs mois une expertise citoyenne : « on veut savoir exactement ce qu’il s’est passé, ce qui a brûlé et les risques encourus ».

Le groupe Facebook de l’association cumule aujourd’hui près de 25 000 abonné‧es. Forte de cette mobilisation, l’ASL compte porter le combat devant la justice, et au pénal. Dépendantes du droit de l’environnement, ces catastrophes passent en effet généralement devant la justice civile. Simon de Carvalho avertit : « j’y passe mes journées, mes soirées. Nous irons jusqu’au bout ».

Un reportage de Valentine Hullin. Photo de Une : Valentine Hullin

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