« Malédiction », création sonore originale, déterre les enjeux destructeurs de l’orpaillage en Guyane et son impact sur les populations autochtones. Une mise en son de l’exploitation du sol et des humains. Comme un écho aux luttes contre les projets miniers de la Montagne d’or et du nouveau projet « Esperance » en Guyane française.

La création sonore se construit autour du poème « Orpillage » du militant anticolonialiste Benoit Many Waddy Camby, publié pour la première fois dans le numéro 12 de la revue Z « Guyane, trésors et conquête ». Les mots du poète s’entrechoquent avec les sons ravageurs des machines excavatrices qui viennent trouer la terre, pour en extraire le minerai convoité. Sur des terres ancestrales, au milieu des forêts primaires, l’exploitation aurifère en Guyane détruit depuis des siècles. Ces projets, illégaux ou non, déforestent, polluent les sols et intoxiques les habitant.es, amérindien.nes et bushinagé.es (notamment au mercure, utilisé pour amalgamer les petites particules d’or).

« Le monde se dévore lui-même »

En 2015, le projet minier industriel de la Montagne d’or voit le jour porté par la multinationale russe Nordgold. La fosse géante de la mine devait occuper 32 fois le volume du dôme du stade de France. Création d’emplois et retombées économiques à la clef selon les promoteurs. Face aux oppositions des populations locales, et notamment du collectif Or de question, le gouvernement annonce l’abandon du projet en juin 2019.

Malgré cette victoire, les projets d’orpaillage en Guyane se suivent et se ressemblent. Le 29 avril 2020, en plein confinement, la commission départementale des mines de Guyane donne son feu vert à « Esperance ». Un projet de mine géante de 1,5 km de longueur à l’ouest de la Guyane, à quelques kilomètres du fleuve Maroni. La lutte reprend donc pour le collectif Or de question, qui, trois jours plus tard, exprimait son opposition au projet de mégamine en conférence de presse. « Malédiction » croise ces voix de lutte, décrivant les maux créés par l’orpaillage en Guyane.

Pour plus de créations sonores sur Pagaille : découvrez « L’araignée », création sur l’impact psychologique du confinement. 

Retrouvez ici le poème de Benoit Many Waddy Camby

Orpillage

Bruit
Obscurité des profondeurs
Forêt
Ô notre Amazonie
Ô notre Guyane
Bruit des machines
Victimes de la folle ruée vers l’or
Tête en feu
Où l’or tourne nuit et jour
Corps boueux
Rage
Dans un air lourd
Bouillant de mercure
Empestant le gasoil
Une chaleur 973
Taux soixante-dix pour cent d’humidité
Un homme n’est pas grand-chose
Ici
Avides d’or
Creusons comme des fous
À coups de jets
Foreuse
Excavatrice
Fouille le ventre
De notre forêt
L’orpilleur
Les vices
Lessive
La vide, notre forêt
Comme une carcasse
Depuis déjà très, très longtemps
Trente ans peut-être
Jusqu’à quand ?
Notre forêt
Notre fleuve
Pleurent de toutes leurs larmes
Leurs âmes
Nos chamanes
Ne sont plus
Nos Gran man
No gaan gadou
Sont partis
No padjzé
Ont disparu
Nos esprits sont partis sous d’autres cieux
Ils creusent
Ils creusent
Encore et encore
De cavité en cavité
En trous béants
La destruction est programmée
Ô notre forêt
L’orpilleur a pris le dessus
Malédiction…
Où ?
Ma Guyane en peine.

NB : L’auteur a fait le choix de ne pas reprendre la totalité du poème dans la mise en son. En effet les phrases contenant des pronoms possessifs (“Notre forêt” / “Nos chamanes” / “Ma Guyane en peine” / etc ) n’ont pas été récitées.

Il est important de rappeler que les territoires d’outre-mer résultent d’une histoire coloniale. Les conséquences de cette histoire sont concrètes, elles dictent des mécanismes psychiques (de l’ordre de l’identification, de la représentation, du racisme, etc) et impactent la vie économique et sociale (état du service public dans ces territoires, taux de chômage, etc).

L’auteur de la mise en son étant originaire de l’hexagone, il aurait été déplacé d’affirmer une quelconque possession, aussi bien symbolique (Nos chamanes, nos esprits, no gaan gadou, no padjzé) que territoriale (notre forêt, ma Guyane, etc). Nous pensons que ces territoires appartiennent d’abord aux peuples qui les habitent et dont la parole n’est que trop peu prise en considération.

Une création sonore de Nowone. Photo de Une : wiki commons

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