« Non au retour à l’anormal. » La crise sanitaire à peine passée, les soignants organisaient une manifestation ce mardi 16 juin. Augmentations de salaire, meilleures conditions de travail, iels demandent aussi une gouvernance plus démocratique à l’hôpital.

« Il faut à l’hôpital public un patron, et un seul. » Nicolas Sarkozy n’avait à l’époque pas fait dans le détail. En présentant en avril 2008 la loi dite hôpital, patients et territoire, instaurée l’année suivante, l’ancien président de la République sacrait sans ambages l’administratif au sommet de la hiérarchie hospitalière. Ce sont les directeur·ices d’hôpitaux, conseillé·es par la Commission Médicale d’Établissement composée de médecins, qui pilotent désormais les décisions. Une situation qui écarte largement les soignant·es de la gestion hospitalière.

La gouvernance au cœur de la manifestation des soignants

Le collectif Inter-Hôpitaux veut rompre avec cette structure pyramidale, et repenser totalement une gouvernance « déconnectée », « mal formée », « qui gère l’hôpital comme une entreprise ». Dans la manifestation parisienne du 16 juin qui a rassemblé près de 20 000 personnes, les mots des soignants sont durs. Les trois mois qui viennent de s’écouler l’ont été aussi pour les soignant·es.

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Le « génie » des soignant·es loué par le ministre de la Santé

Pendant la crise sanitaire, les services hospitaliers ont dû se réorganiser pour faire face à l’afflux. « Nous, les kinés et les ergothérapeutes, on a fait aide-soignants pendant deux mois« , explique Amélie, blouse blanche sur le dos. Le ministre de la Santé lui-même a reconnu qu’il y avait eu « du génie » dans la réorganisation des établissements de santé.

Un génie des directions hospitalières ? Pas tout à fait, à entendre les soignants dans la manifestation du 16 juin dernier. « Nous, on a dû batailler pour que les patients aient la télévision gratuite pendant la crise, par exemple. Ça a été difficile à faire entendre à notre encadrement, qui n’était pas ou mal formé au management. » Parmi les blouses blanches, le sentiment est homogène : direction et administration ont de moins en moins de légitimité.

Vers une gestion plus territoriale ?

Les directeur·ices d’hôpitaux n’ont pourtant pas toujours existé. L’éloignement entre la gouvernance et les soignant·es de terrain a été progressif. Son dernier épisode, la loi de modernisation de la santé de 2016, a fusionné les hôpitaux par localité. Réduisant ainsi leur nombre, et mettant à leur tête des directeur·ices encore plus loin des couloirs de leurs hôpitaux.

« À l’hôpital personne ne décide seul. Un hôpital, c’est 80 corps de métier qui doivent travailler ensemble. si un directeur se met à décider seul, il ne fait pas de vieux os. » Jérôme Goemmine, directeur général du groupement hospitalier Coeur-Grand-Est, et membre du syndicat des managers publics de santé, réfute le procès en déconnexion. Il pointe d’abord du doigt une gestion trop centralisée des hôpitaux.

« Il ne faut pas que les CHU soient gérés par 13 régions administratives, mais par les 135 territoires qui sont les lieux de vie de nos usagers. » Jérôme Goemmine est, sur ce point au moins, d’accord avec le collectif Inter-Hôpitaux : le pouvoir doit redescendre au niveau des territoires, qui n’ont pas les mêmes problématiques d’accès aux soins. Un sujet sur la table du Ségur de la Santé, vaste consultation tous azimuts initiée par le ministre de la Santé Olivier Véran.

Remplacer les directeur·ices par des médecins ne changera rien

Sur le profil parfait, les avis divergent à nouveau. Faut-il remplacer les directeur·ices d’hôpitaux par des médecins ? La question fait hausser les sourcils de Pierre Schwobbe, membre du Collectif Inter-Urgence. « Les médecins de la CME [commission médicale d’établissement, qui représente les médecins au sein de chaque hôpital, ndlr], ont signé les décisions qui ont précarisé l’hôpital ces dernières années. » Le problème de la gouvernance ne vient pas pour lui d’un simple clivage soignant·es contre administratif·ves.

Au modèle sarkozyste du « un seul patron à l’hôpital« , l’infirmier urgentiste oppose celui de la démocratie. Une idée qui figure en toutes lettres dans la plateforme de revendication du Collectif Inter-Hôpitaux. Il ne s’agit pas pour autant de supprimer la hiérarchie, mais simplement de garantir une communication plus sincère entre tous les échelons. Et de combattre les logiques financières qui servent de matrice aux prises de décision.

L’hôpital public est-il prêt pour un tel changement de paradigme ? Pour Amélie, les mentalités évoluent, surtout au niveau des patient·es. « Il y a encore quelques années, les soignés se taisaient quand le médecin parlait. Maintenant ils veulent être écoutés, qu’on prenne du temps pour eux, et j’espère qu’ils vont prendre toute leur part dans cette révolution sanitaire. »

Un reportage de Justine Mascarilla. Photographie de Une : Eyvind Casse.

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