L’événement est historique. Avec la pandémie, le système économique et nos modes de vie se figent. Déjà, certain·es poussent vers une reprise “comme avant”. Contre cette vision, des voix s’élèvent. Avec « Ceci n’est pas une parenthèse », Radio Parleur vous propose une série de podcasts pour entendre celles et ceux qui pensent aujourd’hui à un lendemain différent.

Véronique Decker, ancienne enseignante et directrice d'une école élémentaire à Bobigny.
Véronique Decker, ancienne enseignante et directrice d’une école élémentaire en Seine-Saint-Denis, juge que la crise sanitaire révèle encore plus les inégalités entre élèves.

Dans ce troisième entretien de notre série de podcast « Ceci n’est pas une parenthèse », Véronique Decker revient sur le confinement qui a interrompu brutalement l’année scolaire. Véronique Decker est une ancienne enseignante et directrice d’une école élémentaire à Bobigny (Seine-Saint-Denis). Elle a écrit plusieurs livres sur l’éducation, notamment Trop Classe en 2016, en accès gratuit sur le site de l’éditeur Libertalia.

Depuis ce 17 mars, élèves et professeurs expérimentent l’enseignement à distance. L’objectif : assurer la continuité pédagogique. L’idée est que chaque élève garde un lien avec l’école et les professeurs. Pourtant, les inégalités entre les élèves semblent n’avoir jamais été aussi importantes.

« La crise a fait prendre conscience à tout le monde que les inégalités à l’extérieur de l’école sont beaucoup plus importantes que les inégalités à l’intérieur de l’école », explique Véronique Decker. En dehors de l’école, les inégalités sont nombreuses et de toutes natures : matérielles, familiales ou encore psychologiques.

L’accès au numérique, une inégalité dans la continuité pédagogique

« Il y a eu une erreur fondamentale des membres du gouvernement, détaille l’ancienne enseignante. Ils ont imaginé la continuité pédagogique à base de contenus. Mais les enseignants connaissent les contenus qu’ils sont censés enseigner. Ils avaient besoin de moyens pour permettre aux élèves d’y accéder. » A la maison, tout les enfants ne sont pas équipé·es d’ordinateur individuel, de connexion Internet ou encore d’imprimante.

Selon Véronique Decker, d’autres réalités sociales n’ont pas été prises en compte, comme le logement : « Quand vous avez dans votre chambre, un grand frère de 14 ans et un petit frère de 6 ans, et éventuellement un bébé, il peut y avoir du bruit, et c’est très difficile de travailler dans ces conditions. » Pour l’ancienne directrice, la crise a ainsi montré que, plus que l’école, c’est la société qui est inégalitaire. Elle n’assure pas aux enfants un plancher social leur permettant de s’épanouir à l’école convenablement.

En finir avec l’idée de réussite individuelle

Véronique Decker insiste sur un autre point : il est nécessaire de changer la vision de l’école, et de la différencier de la formation professionnelle. « Les politiques libérales, qui ne datent pas de Jean-Michel Blanquer, s’aggravent. Ce qui les empêcherait de s’aggraver, ça serait une résistance sociale », analyse-t-elle. Mais, à ses yeux, cette résistance sociale a été considérablement affadie par le concept de réussite scolaire individuelle : « Il n’y a pas de réussite individuelle lorsqu’on ne dispose pas d’un capital de départ. La réussite, elle sera une réussite de tout le monde, ensemble, une émancipation collective. »

Une fois de plus, la plateforme nationale d’admission dans l’enseignement supérieur est pointée du doigt. « Aujourd’hui, on voit bien que Parcoursup va décider de l’avenir des enfants à partir d’un parcours qui commence dès l’école élémentaire, indique Véronique Decker. Ça met sur les enfants et les parents une pression de performance complètement contradictoire à l’idée d’élever des enfants biens dans leur peau. »

Rétablir l’éducation à l’hygiène à l’école

Pour Véronique Decker, il faudrait également rétablir une éducation à l’hygiène dès la maternelle. Cela se traduirait par l’enseignement des gestes barrières, mais aussi l’installation de centaines de lavabos supplémentaires dans les écoles en France, pour que les élèves puissent se laver les mains en arrivant. « Une habitude constante dans les années 1960 qui a été abandonnée », rappelle l’auteure. Il faudrait aussi embaucher davantage d’agents territoriaux « de façon à nettoyer et désinfecter les toilettes plusieurs fois par jour » pour que tous les gens puissent utiliser les sanitaires de leur établissement, sans avoir peur d’attraper des maladies.

Concernant le protocole sanitaire, à suivre dans les établissements dès ce 11 mai, Véronique Decker ne se fait pas d’illusions. « Dans les faits, il est inapplicable, assure-t-elle. Les vrais enfants, si on ne les attache pas avec deux boulets aux pieds, sont tout à fait incapable de rester à un mètre de distance les uns des autres. » Pour elle, le protocole « est juste là pour permettre à la hiérarchie de se couvrir juridiquement ».

Retrouvez, chaque vendredi, un nouvel épisode de votre podcast « Ceci n’est pas une parenthèse » sur le flux « penser les luttes ».


Un podcast réalisé par Augustin Bordet. Photo de Une : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

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