En tournée en Europe au mois de décembre, Juana Sales Morales, présidente du mouvement des femmes autochtones Tz’ununija’ du Guatemala, a rencontré Radio Parleur. À la croisée de l’écologie, du féminisme et de l’anticapitalisme, la lutte des autochtones pour le respect de leur mode de vie nous livre des clefs pour penser les combats d’aujourd’hui.


Carte du Guatemala. Photo : CIA World Factbook – Domaine public.

« Nous voulons rompre avec les stéréotypes selon lesquels, nous, les femmes autochtones, nous ne serions pas des êtres pensants, nous serions incivilisées, nous ne servirions qu’aux travaux domestiques. » Juana Sales Morales a choisi de mener de front la lutte contre le racisme et le machisme, fléaux enracinés dans la société guatémaltèque, au sein du mouvement des femmes autochtones Tz’ununija’, créé en 2007.

Les autochtones représentent 43,6% de la population du Guatemala, qui compte 14,9 millions d’habitant.es. Il s’agit du deuxième pays du continent sud-américain comportant la plus grande part de population d’origine, après la Bolivie (62%). Cela n’a pas empêché les autochtones d’être « soumis, réduits en esclavage, marginalisés, dépouillés et expulsés de leurs terres depuis la conquête de l’Amérique par les Espagnols », souligne la militante.

Génocide dans les années 1980

La violence à l’égard des peuples autochtones a culminé dans les années 1980. Pendant la guerre contre la guérilla marxiste, le gouvernement du dictateur Río Montt a assassiné 1771 Mayas ixil. Au total, le conflit armé interne a fait plus de 200 000 mort.es et disparu.es entre 1960 et 1996, dont 93% sont imputés à l’armée et aux paramilitaires. Parmi les victimes, 83% sont issu.es des différentes ethnies mayas, selon la Commission d’éclaircissement historique (CEH) créée sous l’égide de l’ONU, après la signature des accords de paix en 1996.

« Nous subissons toujours l’extrême pauvreté, la discrimination, l’oppression et l’exclusion », poursuit Juana Sales Morales, elle-même ancienne membre de la guérilla. Depuis cet épisode, un certain nombre de documents internationaux, sur le respect dû aux peuples autochtones, ont été émis. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples indigènes et tribaux est signée 1989, et la déclaration des Nations Unies sur le droit des peuples autochtones en 2007. Mais, pour la militante « ces documents ne servent qu’à faire joli. Ils ne sont pas contraignants : on ne peut donc pas les utiliser pour sanctionner les entreprises ou l’État. »

Victimes de la pollution des entreprises extractivistes

Preuve en est, les entreprises jouissent d’une liberté totale pour exploiter les ressources naturelles, sans se préoccuper des conséquences pour les populations autochtones. En 2005, la mine de Marlin, appartenant à l’entreprise canadienne Goldcorp s’installe dans la municipalité de San Miguel Ixtahuacán. Elle extrait de l’or et de l’argent par lixiviation, une technique d’extraction utilisant du cyanure. « Ils se fichent de savoir si ce produit va tomber dans l’eau que les gens vont boire ou utiliser pour se laver. On a vu apparaître des enfants avec des boutons, des infections sur le corps. Et ça leur est égal », martèle Juana Sales Morales.

« Outrager la Terre-mère, c’est comme abuser sexuellement d’une femme »

Les revendications du mouvement des femmes autochtones Tz’ununija’ s’appuient sur une cosmovision propre, qui rend d’autant plus violente l’intrusion des entreprises d’extraction. « Pour nous, le territoire n’est pas seulement une entité géographique, une ressource pour exploiter des minéraux. C’est une réalité intégrale, synonyme de vie, d’histoire et de cohabitation. Alors, quand des entreprises pénètrent sur ces territoires sans mandat, cela engendre des conflits et des déséquilibres, explique-t-elle. Outrager la Terre-mère, c’est comme abuser sexuellement d’une femme. Parce qu’on ne lui demande pas la permission. On pénètre dans ses entrailles, et on détruit tout ce qu’il y a à l’intérieur : les sources d’eau, les micro-organismes… »

De l’État et des organisations internationales, Juana Sales Morales exige la garantie que le mode de vie des autochtones soit respecté. Elle ne se fait cependant pas d’illusions : « Tant que nous demeurons dans un pays qui possède une réglementation, une Constitution, et des lois qui s’appliquent à toute la société guatémaltèque, nous [les peuples autochtones] n’aurons pas d’alternatives. »

Un entretien réalisé par Marguerite de Lasa et June Loper. Photo de Une : Collectif Guatemala.

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