370 000 à Paris selon la CGT, 600 000 dans les villes de France selon les syndicats. A leur appel, la mobilisation contre la réforme de ce jeudi 9 janvier reste forte. Après 36 jours de mobilisations et de grèves, toutefois, le rôle du secteur privé dans le rapport de force face à un gouvernement déterminé à ne pas lâcher se pose. Il y a-t-il une grève par procuration ?

À 14h30, à Paris, la foule est compacte et dense. Elle s’impatiente. Impossible d’accéder au boulevard Magenta depuis la place de la République, lieu du départ de la quatrième mobilisation interprofessionnelle appelée par les syndicats contre le projet de réforme des retraites. En ce 36ème jour de lutte, c’est encore une multitude de professions qui bat le pavé dans les rues françaises et parisiennes. Le mot d’ordre est inchangé : retrait de la réforme.

Passé un mois, cependant, la grève devient une charge financière et demande une véritable organisation. Sophie est aide-soignante et syndiquée à l’UNSA. Elle fait part de ses difficultés : « Quand on fait grève, on est assigné systématiquement. Soit je reste au travail, soit il y a assez de monde et l’on me renvoie chez moi, et je ne suis pas payée. Je dois choisir les jours où je sais qu’il y aura le moins de gens dans le service« .

Or, pour les soignant·es le métier est pénible, et le corps fatigue. « Les charges mentales et physiques » sont lourdes, affirme l’aide-soignante. Au travail le week-end s’ajoutent le fait d’être rappelée sur des jours de repos et les nuits où « il y a des soins à faire mais aussi l’angoisse des patients » à prendre en charge.

« Continuez pour nous, bravo, battez-vous »

Les manifestations seraient-elles un poids de plus à supporter ? « Sur leurs balcons les gens du secteur privé disaient, affichaient : « continuez pour nous, bravo, battez-vous » » raconte Sophie. Est-ce exclusivement au secteur public de se mobiliser ? « Ce serait bien que le privé se mobilise plus, mais je comprends qu’il ne puisse pas le faire facilement. Je pense qu’ils ont une pression, qu’on les en empêche plus ».

Parmi les drapeaux de l’UNSA, Xavier, employé à la banque Société Générale attend le départ de la manifestation. Il déplore l’attitude de ses collègues : « La grève les embête car c’est compliqué de se rendre au travail. Quand on leur explique pourquoi c’est important, ils ne se sentent pas concernés. Ils s’en foutent. Ce qui est factuel, c’est que plus les gens touchent de l’argent, moins ils se sentent concernés par la pauvreté ».

Cette nouvelle journée de mobilisation interprofessionnelle doit mettre la pression sur le gouvernement alors que mardi, les négociations ont repris au ministère du Travail entre les partenaires sociaux et Édouard Philippe. Photographie : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

Qu’elles et ils viennent du secteur public ou du privé, les manifestant·es s’accordent à dire, entre chants et tambours, qu’il est important que le mouvement s’étende, et notamment au secteur privé. Cela devient complexe et nécessaire face « à un gouvernement qui fait la sourde oreille après deux ans de concertation, de réunions, où l’on découvre en septembre le poteau rose d’un projet qui n’est pas équitable » raconte Xavier.

Vêtu.es de leurs tenues de stewards et hôtesses de l’air, les salarié.es d’Air France luttent aux côtés des autres. « C’est compliqué pour les gens du privé, pour les commerçants par exemple, de fermer boutique. Mais ces gens-là doivent comprendre qu’on doit tous aller dans la rue maintenant » affirme Olivier Lavieille, porte-parole du syndicat des personnels navigants du groupe Air France. « Il n’est pas plus compliqué de faire grève dans le privé. C’est comme dans le public, il y a juste à dire : « je fais grève » » ajoute le porte-parole.

Manifestation 9 janvier
Dans la capitale, la place de la République, lieu de départ de cette quatrième grande journée de mobilisation à Paris, voit affluer un grand nombre de personnes. Photographie : Lisa François pour Radio Parleur.

Tout le monde dans le même bateau

Dans le cortège on distingue aussi des avocat.es en robe, parmi d’autres manifestant.es en tenue professionnelle. Le syndicat des avocats de France (SAF) ne manque pas à l’appel. « Il y a toute une parole sur les régimes spéciaux, sur le fait d’abolir les privilèges mais on est ici aux côtés des autres. Sous le discours de s’attaquer à quelques régimes, c’est en fait une manière de s’attaquer à tous » relate Clothide Fauroux, jeune avocate en cabinet et membre du SAF.

La grève pour un.e avocat.e, c’est ne plus prendre de client.es, et renvoyer des affaires. Ce qui provoque un « ralentissement considérable des activités, et montre l’importance du travail des avocats pour le fonctionnement public de la justice » précise l’avocate. Un de ses confrères, Pierre Bouaziz affirme qu’il et elles ne sont pas entendu.es. L’avocat explique qu’« il faut inventer d’autres modes de manifestation, comme le jet de robes à Caen face à la ministre », en référence à l’action qui s’est déroulée lors d’une visite de la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, ce mercredi 8 janvier. Pour Clothilde Fauroux, le constat est clair : « Ce n’est pas juste une grève de la RATP et des cheminots, c’est bien plus large que ça ».

Manifestation 9 janvier
Après un mois de présence dans la rue des travailleur·euses pour protester contre la réforme, l’acte III de la mobilisation s’engage avec une semaine rythmée entre négociations et journées intersyndicales de mobilisation jeudi 9 janvier et samedi 11 janvier.  Photographie : Lisa François pour Radio Parleur.

L’esprit de corps et la volonté d’un front uni

Non loin des cars syndicaux de la CGT, où la musique se fait entendre, Nicolas, membre du syndicat CGT des douanes, fait part de son étonnement devant l’ampleur de la mobilisation dans son corps de métier. Ce 9 janvier, « on a atteint 1/3 de salariés grévistes ». « Même si la mobilisation reste compliquée, surtout quand on a perdu 4000 postes », il constate que la question des retraites fédère chez ces salarié.es, dont le régime est fortement menacé. La réforme annoncée signifie entre autres, « 30% de perte de pension, mais aussi la perte de la pénibilité », déplore le douanier.

Un esprit de corps qui permet aussi de favoriser les mobilisations. Nicolas raconte que malgré les risques de replis corporatistes « on ressent la volonté de s’unir et de faire front uni ». Au moment de la rédaction de cet article, la participation aux assemblées générales interprofessionnelles était en discussion pour ce syndicaliste.

Les grévistes des transports publics étaient massivement présent⋅es dans la manifestation. Photographie : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

À Paris, des heurts sporadiques émaillent la fin de la manifestation

A partir de 17 heures, de grosses tensions éclatent à l’arrivée de la manifestation parisienne, place Saint-Augustin, ainsi qu’aux alentours de la gare Saint-Lazare. Jets de grenade et usage de gaz lacrymogène se succèdent dans le quartier. « Ça pique un peu mais ça va », confie notre journaliste Etienne Gratianette. Alix Douart, également membre de la rédaction, signale un gros mouvement de foule de la part des manifestant.es, qui refluent devant les gaz lacrymogènes. L’accès à la gare Saint-Lazare a été complètement fermé jusqu’à au moins 20 heures, indique la police. La foule se trouve alors nassée place Saint Augustin.

Dans le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites le 9 janvier à Paris, des heurts ont opposé manifestant⋅es et policiers dans le secteur de la place Saint-Augustin. Photographie : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.

A 16h15, la préfecture de police de Paris annonce avoir interpellé seize personnes en marge de la manifestation, dont le photographe Jean Segura, du collectif LaMeute. C’est aussi le cas du journaliste Rémy Buisine, dont l’employeur, le média Brut a précisé qu’il était sorti du commissariat à 16h. Son matériel de protection lui a été confisqué mais aucune charge n’est retenue contre lui.

La question est à présent de savoir si la mobilisation continuera à afficher un bloc uni face au gouvernement. Ce dernier a rappelé à plusieurs reprises vouloir aller jusqu’au bout de cette réforme. Le projet de loi sera présenté en Conseil des ministres le 24 janvier. L’intersyndicale, elle, appelle à une nouvelle manifestation ce samedi 11 janvier.

 

Reportage réalisé par Violette Voldoire, Lisa François. Photos par Pierre-Olivier Chaput

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