« Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse… » Cette accroche c’est celle des Furtifs, le nouveau roman d’Alain Damasio. 15 ans ont passé depuis la Horde du Contrevent, qui a propulsé l’auteur parmi les références de la science-fiction française. L’occasion était trop belle : nous avons pris une heure avec lui pour aborder ce pavé de six cent pages, les enjeux qu’il soulève sur nos libertés numériques et pour les luttes actuelles : la Zad de Notre-Dame-Des-Landes, les Gilets Jaunes bien sûr, mais aussi un média indépendant, nommé Radio Parleur, cité dans le bouquin !

Les Furtifs, d’Alain Damasio, c’est d’abord un gros bouquin couleur sable. À l’intérieur, une histoire : celle de Lorca, Sahar, Saskia et leurs proches embarqué·es dans une incroyable quête à la recherche Tishka, petite fille volatilisée un matin sans laisser de trace. La clef pour la retrouver: tracer les furtifs, des êtres qui vivent dans les angles morts de notre vision.

Couverture du roman Les Furtifs édité aux édition La Volte.

Depuis ce point de départ, Alain Damasio déploie une aventure et un univers où la privatisation touche tout les pans de notre société. Les villes se nomment Orange, LVMH-Paris ou Lille-Auchan. Nos gestes, nos mots, nos pensées, même nos humeurs sont enregistrées pour alimenter les bases de données des grandes entreprises. Un monde sous contrôle et une intrigue qui se déroule en France, en 2040. « J’avais l’ambition, un peu mégalo, de faire un livre ouvre-crâne qui ramasse l’époque dans sa dimension ultra-libérale, dans les enjeux de l’évolution du numérique mais aussi dans les luttes, zadistes ou autres qui combattent ce système » explique Alain Damasio. Le libéralisme, il le dénonçait déjà lors du premier entretien qu’il avait accordé à Radio Parleur. Nous étions en 2016 et il participait au recueil de nouvelles Demain Le Travail aux éditions La Volte.

 « Un porte-avions des luttes » nommé Notre-Dame-Des-Landes

Ces luttes, on les retrouve partout dans le livre : des lieux, des méthodes, des modes de vie souvent bien minces face à l’omnipotence du libéralisme mais toujours résistants, déterminés et insaisissables. Des caractéristique inspirées par la lutte contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-Des-Landes qu’Alain Damasio soutient depuis plusieurs années.

« La ZAD ça été une expérience incroyable, un porte-avion des luttes », un combat qui s’est aussi heurté, pour l’auteur, aux limites imposées par l’Etat. « Quand la police décide d’y aller vraiment, avec les blindés etc, ils massacrent tout et il a fallu négocier ». Paradoxalement l’un des moyens, à ses yeux, de résistance serait de devenir propriétaire « l’une des rares choses que respecte le capitalisme c’est la propriété privée ». C’est pour cela qu’Alain Damasio soutient une initiative de rachat collectif des terres de la ZAD nommée Terre en commun.

Alain Damasio aux Festival des Utopiales de Nantes en 2015. Photographie : Yves Tennevin / wikimédia

Les Gilets Jaunes : « ils ont dynamité la forme manif et l’on renouvelée « 

Le mouvement des Gilets Jaunes est apparu alors qu’Alain Damasio mettait la touche finale à son roman. « Le premier ou la première qui me dit qu’elle avait vu venir le truc, je lui tape sur l’épaule et j’applaudis ! »  lâche l’auteur dans un sourire. « C’est super rafraîchissant pour nous ! Ce sont souvent des primo-militants, ils ont dynamité la forme manif et l’ont renouvelée, ils ont dit : on s’en fout du parcours, on fait ce qu’on veut ». Une méthode nouvelle qui a « complètement dynamité la stratégie de l’Etat ». Sur le plan politique, « les Gilets Jaunes réclament une dignité. C’est la prise de conscience par une partie de la population qui n’était pas politisée, qui s’est faite endormir, de ces injustices sociales massives ». Pour Alain Damasio ce mouvement est d’ores et déjà historique et va « modifier ce qu’est la France, ça infuse. Il y a eu Nuit Debout, le Zadisme… Là c’est pas les mêmes populations sur le plan sociologique. Il y a un terreau politique très intéressant qui devrait quand même faire bouger les choses ! »

Couverture de l’album « Entrer dans la couleur », réalisé à partir du livre les Furtifs par Yann Pêchin avec Alain Damasio.

« Radio Parleur, c’est indispensable »

C’est à la page 549 des Furtifs. Un politicien s’exprime sur un chaîne d’information en continu. Il évoque un assaut de la police sur une zone auto-gérée. Il assure que tout à été fait pour assurer la sécurité et qu’il n’y a pas de dégâts importants causés par les forces de police… Le journaliste qui l’interroge le reprend : « Mais Radio Parleur chiffre le bilan provisoire de l’assaut à 5 noyés du côté des insurgés ! ». On vous avoue qu’on a du relire plusieurs fois pour y croire ! Pour Alain Damasio, ce clin d’œil s’inscrit dans un contexte plus large :  » Il y a beaucoup d’hommages dans mon livre, des mouvements, des revues… et vous ! Vous faites partie de ces radios qui racontent les luttes et qui portent une parole libre et émancipée ».

Au delà de notre cas particulier, c’est un soutien plus large au travail des médias libres qu’exprime l’auteur : « Heureusement qu’on a cette vitalité des médias indépendants, dans un monde où 9 milliardaires possèdent 90 % des médias français » affirme t’il avant d’ajouter « quand tu sais ça, tu ne te fais plus trop d’illusions sur la presse généraliste et tu vas chercher des infos qui sont plus justes, plus vraies, qui ne sont pas la Pravda du macronisme ».

Entretien réalisé par Martin Bodrero

Extraits musicaux : Album « Entrer dans la couleur » de Yann Péchin et Alain Damasio

Réalisation : Ugolin Crépin-Leblond

 

Répondre

Please enter your comment!
Please enter your name here