Il assure que nombres de policiers partagent les revendications des Gilets jaunes, tout en dénonçant les violences des casseurs. Avec son syndicat VIGI, dont il est secrétaire général, il a même déposé un préavis de grève illimité depuis le 1er décembre pour les policiers qui souhaiteraient se mettre en retrait. Alexandre Langlois n’a de cesse d’alerter sur l’état de fatigue et le malaise de sa profession. Radio Parleur l’a rencontré au salon du livre des lanceurs et lanceuses d’alerte.

 

La trentaine, les cheveux courts et un sourire en coin, Alexandre Langlois vient prendre place autour de la table où nous l’attendons, à l’étage de la maison des Métallos. Dans le cadre du salon du livre des lanceurs d’alerte, il interviendra dans quelques instants sur une table ronde avec Omar Slaouti, militant des quartiers populaires et membre du Comité Vérité et Justice pour Ali Ziri et Frédéric Ploquin, journaliste à Marianne, sur le thème « Police, où est le malaise ». D’emblée, le syndicaliste accepte de nous tutoyer durant l’interview.

À 36 ans, ce gardien de la paix aux renseignements intérieurs vit dans les Yvelines et tient sa carte à la CGT police. Ou plutôt « tenait », car Alexandre Langlois nous corrige aussitôt : « on se présente sous l’étiquette VIGI, maintenant ». Lorsqu’on lui demande pourquoi son syndicat a changé de nom, le policier élude la question d’un geste vague : « on a eu des désaccords sur quelques points avec la fédé, au niveau des élections professionnelles ». Lors du congrès de la Confédération Général du Travail qui a eu lieu du 19 au 21 juin 2017, le syndicat a bel et bien été rebaptisé Vigi Ministère de l’Intérieur. Et lors des élections professionnelles du 30 novembre au 6 décembre 2018, le syndicat VIGI s’est trouvé représenté sur les listes du ministère et de la Police Nationale sans l’étiquette CGT. Depuis plusieurs années, Alexandre Langlois s’est lancé dans un combat contre la « falsification des chiffres » de la délinquance dans les Bouches-du-Rhône, qui dégrade les conditions de travail et pousse ses collègues au suicide : un parcours semé d’embuches. Ce gardien de la paix aux renseignements intérieurs a déjà payé cher son engagement dans la police. Un matin, il apprend que son bureau lui a été supprimé. Une autre fois, c’est la prime de résultats exceptionnels à titre collectif, dont il est exclu en raison de son temps de délégation syndicale qui n’aurait pas « permis sa participation à l’effort collectif ». Et si une majorité de ses collègues choisissent de fermer les yeux, lui est bel et bien décidé à les ouvrir en grand et à se faire entendre.

En 2016, les policiers s’étaient mobilisés contre le manque de moyens et pour dénoncer les violences dont ils estiment être la cible, un mouvement inédit par sa forme et son ampleur, qui avait suscité le débat. Photographie : Marc Estiot pour Radio Parleur.

« Certains sont poussés par la hiérarchie au suicide pour avoir osé dénoncer les dérives »

Depuis plusieurs années déjà, le malaise chez les forces de l’ordre ne désemplit pas. Avec parfois des conséquences dramatiques. Le taux de suicide dans la police est traditionnellement au moins trois fois plus important que dans la population générale. Le 12 novembre, c’est Maggy Biskupski, l’une des porte-paroles de l’association « Policiers en colère », qui se donne la mort avec son arme de service. Trois autres policiers se sont aussi suicidé en l’espace de dix jours, ce qui porte à 33 le nombre de décès depuis le début de l’année 2018. 49 policiers et 16 gendarmes en 2017.

Des fonctionnaires en souffrance qui trop souvent ne sont pas détectés par leur hiérarchie. Quand celle-ci n’est pas directement responsable de ces suicides, souligne le jeune syndicaliste : « certains collègues sont poussés par la hiérarchie au suicide pour avoir osé dénoncer les problèmes de notre profession ». Maggy Biskupski, notamment, était poursuivi par l’inspection générale de la police nationale (IGPN) pour violation du devoir de réserve.

« On ne peut pas être solidaire de tout et n’importe quoi dans les forces de l’ordre »

Alexandre Langlois, « camarade policier » ? Le 18 mai 2016, en pleine Loi Travail, et alors que certains syndicats majoritaires au sein de la police appellent à un jour de manifestation contre « la haine anti-flics », Alexandre Langlois choisit de proposer une autre voix. Alors que beaucoup de médias se concentrent sur la place de la République, où sont présents des élus du Rassemblement National (RN) comme Marion Maréchal-Le Pen ou Gilbert Collard, lui et d’autres collègues font le choix de s’éclipser du rassemblement soigneusement bouclé pour aller à la rencontre des acteurs de Nuit debout, présents à quelques mètres. Le dialogue est tendu… et inattendu. Mais pour beaucoup de manifestant-es présents ce jour-là, il a au moins le mérite d’exister. Quelques semaines après cette première prise de contact, il accompagne des militant-es de Nuit Debout en plein coeur du cortège des manifestants contre la Loi Travail, avec des pancartes dénonçant les « violences d’Etat ».

Un an plus tard, récidive : Alexandre Langlois est à Aulnay-sous-Bois, deux mois seulement après l’affaire Théo et participe à un débat à ciel ouvert organisé sur le thème des violences policières, en plein cœur de la Rose-des-Vents, là où le jeune homme a été gravement blessé. Une cinquantaine de riverains sont présents, ainsi qu’Éléonore et Mickaël, le frère et la sœur de Théo et Hadama Traoré, responsable du collectif « la Révolution est en marche ».

Le samedi 8 décembre 2018, Vigi se rallie aux gilets jaunes. L’organisation syndicale dépose ce mercredi un préavis de grève illimitée à partir du samedi 8 décembre 2018, pour les personnels administratifs, techniques, scientifiques, ouvriers d’État et cuisiniers de la police nationale, soit le même jour que l’acte IV des gilets jaunes à Paris.
« Les revendications portées par le mouvement des gilets jaunes, nous concernent tous. Il est temps de s’organiser légalement et d’être solidaire avec eux, pour l’avantage de tous. Nous sommes concernés car nous faisons partie du peuple. Notre préoccupation est de boucler la fin du mois et non de changer les moquettes de l’Elysée pour 300 000€ !!! », publie le syndicat dans son communiqué, illustré d’une photo montrant des policiers, de dos, endossant un gilet jaune.

Des syndicats policiers majoritaires « affiliés » à la haute-hiérarchie

Un des points communs parmi tous ces appels à mobilisation, c’est la critique des syndicats policiers majoritaires et leurs liens avec la haute-hiérarchie qu’on retrouve dans les prises de position du syndicat VIGI et parmi un certain nombre de fonctionnaires de police. C’est même l’une des revendications principales du mouvement des policiers en colère, en 2016.
Alors qu’il adhère quelque temps à Alliance au début de sa carrière, Alexandre Langlois constate que ce syndicat majoritaire sert surtout aux avancements et à la carrière, quitte à cultiver une certaine affiliation à la haute-hiérarchie. Une proximité qu’il dénonce jusque dans la répression des lanceurs d’alerte, lorsque certains cadres syndiqués menacent de punir tout manquement à la solidarité et à l’esprit de corps au sein de la police.
Le jeudi 20 décembre, Vigi se retrouve donc à soutenir le mouvement des « Gyros bleus », calqué sur les « Gilets jaunes » et lancé par l’association Mobilisation des policiers en colère » (MPC), qui se veut à la fois apolitique et « asyndicale », appelant même ses sympathisants à manifester ce soir-là à Paris, devant le commissariat du VIIIe arrondissement.

Cet entretien a été enregistré au salon Des livres et l’alerte, le 16 novembre 2018 à Paris.

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