Sur l’île de la Réunion, la mobilisation des gilets jaunes ne faiblit pas et paralyse l’économie. Sur un rond-point de la commune du Tampon, dans le sud, c’est dans une ambiance globalement festive qu’ils cherchent à interpeller les pouvoirs publics sur l’augmentation des taxes, qui frappe plus durement ce département français.

Au centre de ce grand rond-point des Azalées, à l’ombre des palmiers, des musiciens accompagnent les gilets jaunes avec des notes de maloya, la musique traditionnelle de la Réunion. Certaines familles ont installé des grandes tables pour pique-niquer. Les enfants jouent au football dans la plus grande sérénité. « Avec les pots d’échappements qu’il y a ici d’habitude ce serait impensable« , explique Marilyne, qui porte le gilet jaune.

Au Tampon, comme dans les 23 autres communes de l’île, le mouvement demande bien plus que la baisse du prix des carburants. Sur cette île où l’essentiel des denrées est importé, la vie est déjà chère. L’augmentation des taxes touchent donc les habitant.es d’autant plus durement. Tout.es dénoncent le coût de la vie, certains parlent de la baisse de leur pension de retraite, de la fin des contrats aidés, de l’augmentation des taxes et des impôts. Beaucoup constatent aussi que la hausse des taxes sur le carburant arrive en même temps que la baisse de l’ISF, l’impôt sur la fortune. Une phrase revient constamment dans la bouche des gilets jaunes réunionnais : « Ce sont toujours les mêmes qui payent. » Payer à la place des riches, des entreprises qui polluent, des effets désastreux de certaines politiques publiques… La fin des monopoles et oligopoles de certaines compagnies, dont la population perçoit les tarifs comme abusifs, fait partie des revendications.

Le sentiment d’injustice est ici plus marqué, peut-être, qu’en métropole. Les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres y sont aussi plus visibles. Nicolas, qui travaille dans la fonction publique, estime « qu’il y a deux mondes qui coexistent. Un monde de gens qui vivent bien, avec les classe moyennes et les classes moyennes aisées. Et la grande majorité, qui vit dans le besoin. »

Maryline, présidente d’une association et formatrice, fait un lien direct avec la mobilisation. « On est sur une cocotte minute, on avait dit que ça allait péter. Personne n’a écouté, nos élus ont fait la sourde oreille et ne l’ont pas entendu comme ils devaient« . 180 000 Réunionnais sont inscrits à Pôle emploi. 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le chômage grimpe à 23%, et culmine à 43% chez les jeunes, soit bien plus qu’en métropole.

Une pétition pour demander la démission d’Emmanuel Macron

Vendredi après-midi, les gilets jaunes étaient encore nombreu.ses à se relayer sur ce rond-point, où la circulation est réduite. Pas de barrage, mais peu de voitures circulent à cause des autres points de blocages alentours. Les quelques automobilistes qui passent sont invités par les gilets jaunes à signer une pétition pour demander la démission du Président de la République. C’est avec le sourire que les conducteurs s’arrêtent. Ici, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen sur ses talons.
Sur le rond-point, les gens parlent aussi beaucoup de politique. On trouve notamment parmi les revendications une proposition d’encadrement du pouvoir politique, par un « organisme extérieur d’État » qui surveillerait l’apparition d’emplois de complaisance, le recrutement de proches, les appels d’offre et les rémunération. Le genre de proposition qu’on entendait pendant Nuit Debout ? « Je pense que le mouvement des gilets jaunes rassemble plus largement que Nuit Debout, qui n’avait pas été forcément très suivi ici, » explique Nicolas.

La vie reprend lentement son cours

Dans l’île, rares sont les voitures à ne pas arborer le fameux gilet, ne serait-ce que pour avoir l’espoir de passer plus vite les barrages. Certains commerces ont tenté de reprendre leur activité, au ralenti. Les gilets jaunes du rond-point des Azalées ont exigé une nouvelle fermeture des rideaux. « C’est un combat qu’on ne peut pas mener tout seul« , explique Jeremy, qui a participé à l’opération, et qui veut-lui même devenir entrepreneur.
Si la journée est relativement calme, ce point central du rassemblement tamponais s’est aussi transformé en scène de violence lors des nuits précédentes. Même si la ville du Tampon a été moins touchée par les violences urbaines que Le Port ou Saint-Denis, des voitures ont été brulées et les gendarmes ont dû intervenir. Dimanche soir, le couvre-feu instauré par les autorités a été levé, et 143 personnes ont été interpellées selon la préfecture.
Les gilets jaunes présent.es se désolidarisaient de ces actes, majoritairement initiés par des adolescents, souvent fort jeunes, et affublés de cagoules noires. Pour Jean-Hugues, retraité et éducateur sportif, si ces jeunes en sont arrivés là, c’est le signe « qu’on a du mal à les tenir à la maison« . Sans occupation, mais surtout sans espoir d’un avenir franchement radieux sous le soleil réunionnais. « Aujourd’hui, les enfants sont dans la rue, mais les parents aussi sont dans la rue, » sourit Jean-Hugues. À la recherche de l’espoir ?
Un reportage de Loïc Gazar.

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