« Prendre du plaisir et véhiculer des valeurs ». Sur la pelouse du stade Bauer, se jouait un tournoi de football « un peu particulier » samedi 13 octobre 2018. Policier·e·s, étudiant·e·s, communauté LGBT+ et réfugié·e·s ont quitté leur « uniforme » le temps d’une journée pour taper le ballon au nom de la fraternité. Une initiative citoyenne pour renouer le dialogue notamment entre policier·e·s et population sur laquelle s’est penché Christian Mouhanna, sociologue au CNRS-Cesdip qui étudie le fonctionnement de la police depuis plus de vingt ans.

Avant de chausser les crampons, quelques 120 participant·e·s revêtent le même maillot. Les équipes mixtes sont composées grâce à un tirage au sort parmi l’ensemble des présent·e·s. Un seul signe distinctif relie les joueurs : la chasuble portée lors des matchs. On doit cet événement sportif à l’association Fraternité Générale, mouvement citoyen créé au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, et au Red Star, club de football de Saint Ouen. L’objectif est simple : exprimer la fraternité et le « vivre ensemble » à travers une action sportive et citoyenne. Parmi les participant·e·s, Gaëlle et Véronica*, deux policières du Collectif Citoyens et Policiers, fondé en 2016, sont venues « proposer un terreau sur lequel dialoguer en sécurité et en confiance » avec les jeunes des quartiers.

Un travail au long cours

Les membres du collectif n’en sont pas à leur coup d’essai. En mai 2017 déjà, ils avaient organisé un match de foot en présence du champion du monde 1998 Lilian Thuram, afin de « faire tomber le mur entre citoyen·ne·s et policier·e·s ». Un élan qui actait alors la naissance du collectif, au moment où les manifestations contre la loi travail battaient leur plein. Au plus fort du mouvement social et des tensions opposant les forces de police aux manifestant·e·s, Sandra Pizzo et Gaëlle Van Der Maslow, investies dans les cortèges et les assemblées de Nuit Debout, proposent de dépasser un antagonisme « violence contre violence » exacerbé lors du maintien de l’ordre mais aussi au quotidien, dans la rue, lors des contrôles au faciès.

Fraternité sur le terrain. Photographie : Tristan Golbronn pour Radio Parleur.

« Certains policiers ont compris qu’on ne pouvait pas continuer uniquement sur un simple rapport de force »

Elles entament alors un travail au long cours pour renouer un dialogue à l’heure où les rapports police/citoyen·ne·s paraissent s’établir uniquement dans la confrontation. Selon une large étude comparative sur les relations entre police et population dans différents pays du monde**, la France se place au dernier tiers du classement avec la Bulgarie et la Grèce quant au degré de confiance accordé à la police. Une défiance qui s’explique en partie par « l’incompréhension face au contrôle » et le sentiment « d’abus de pouvoir » comme l’exprime Philippe, jeune de 19 ans, présent au stade Bauer. Du côté des policier·e·s français·es, Christian Mouhanna note un malaise et un mal-être chez ces agent·e·s qui semblent enfermé·e·s dans ce rapport de confrontation « par peur de bousculer l’administration et les syndicats ». Une logique qui installe un certain nombre de freins pour ces policier·e·s qui « ne veulent plus aller sur le terrain ».

En matière de politique publique, « l’Etat est déficient »

Remettre en question les pratiques policières et faire avancer le dialogue auprès du public, par l’intermédiaire des mairies, des collectivités et des institutions, c’est le travail ardu mené par les volontaires. Ils et elles doivent composer avec de nombreuses réticences et de faibles moyens alloués. « On fait tout avec nos propres deniers et avec les dons des policiers », précise Gaëlle, alors que le collectif doit payer les billets de train pour les conférences et les déplacements des bénévoles. Ce qui – relève la policière – n’est pas toujours simple lorsque l’on fonctionne sur l’auto-financement.

Pour Christian Mouhanna, du côté des autorités ou des gouvernements successifs, depuis 2002, aucune politique ambitieuse en matière de sécurité publique n’a cherché à apporter une réponse de fond aux relations police/population. « Au niveau politique et étatique, excepté sur l’aspect sécuritaire, il n’y a pas de politique sociale et économique, envers la jeunesse des quartiers », souligne le sociologue qui pointe l’abandon de celle-ci et la mise en place de stratégies de confinement à court terme, à travers des frontières non matérialisées surveillées par la police, entre quartiers pauvres et quartiers riches.

* Le prénom a été modifié

** Sébastian Roché et Dietrich Oberwittler –Police-Citizen Relations Across the World. Comparing sources and contexts of trust and legitimacy, Routledge, février 2018. Institut Max-Planck (Allemagne)

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