À Romainville, la municipalité a décidé de raser une partie d’une forêt qui a poussé sur d’anciennes carrières afin d’y construire une « île de loisirs ». Une bétonisation qui va à l’encontre de toutes les préconisations des experts du climat, estimant au contraire qu’il faut préserver le plus d’espaces verts pour capter le CO2. Mais l’avidité des promoteurs immobiliers n’a jamais fait bon ménage avec l’écologie.

C’est une forêt comme il n’en existe plus dans la région parisienne. Sauvage et intouchée par la main de l’homme depuis 1965, date de la fermeture des carrières de gypse qu’elle recouvre. « Une forêt presque primaire », s’exclame un militant, venu dimanche 21 octobre participer à un rassemblement pour sa préservation. A Romainville, la forêt de la Corniche des Forts, poumon vert de la Seine-Saint-Denis est menacée par un projet de base de loisirs, prévu depuis 2007. Les travaux de déboisement, débutés depuis le 8 octobre dernier, provoquent la colère des membres du collectif « Les Amis de la Corniche des Forts ». Réunis tous les matins, ils tentent de bloquer les gigantesques bulldozers qui balaient les arbres demi-centenaires tels des fétus de paille. Hélène Zanier, l’un des piliers du collectif, a assisté impuissante au désastre. » Ce spectacle m’a fendu le cœur. On était avec la chanteuse Catherine Ringer (voir sa vidéo) alors qu’ils détruisaient tout. Il faisait à peine jour, on a vu passer des écureuils traversant la route. Des oiseaux qui volaient en rond et en panique. Les larmes nous montaient aux yeux ».

Hélène Zanier, l’un des piliers de la lutte pour la défense de la forêt de Romainville, vient constater les dégâts. © Laury-Anne Cholez

Une bétonisation en règle

Sur les 27 hectares de la forêt, la mairie assure en « sanctuariser » une vingtaine et construira la base de loisirs sur 4,5 hectares : parcours sportifs, mur d’escalade, poney club, jeux pour enfants, zones de détente et promenade (Voir la plaquette promotionnelle de la mairie). Pourtant lorsqu’on examine l’arrêté préfectoral, cette préservation ne va pas de soi, comme l’explique Vincent, membre du collectif « Les Amis de la Corniche des Forts ». « Dans l’arrêté préfectoral, la sanctuarisation n’est pas du tout garantie en cas de problème de sécurité. Si l’année prochaine, un professionnel assure qu’il y a encore des soucis d’effondrement, cette sacralisation va disparaître. Seuls quelques hectares seront conservés au final. On nous promet des choses, mais quand on regarde les textes, on peut émettre de sérieux doutes sur la volonté de conservation de ces espaces ».

Les troncs arrachés dans la forêt de la corniche des Forts à Romainville. © Laury-Anne Cholez

Dimanche 21 octobre, à la lisière de la forêt, plus d’une petite centaine de personnes se sont retrouvées pour un pique-nique. Assis sur la pelouse jaunie d’un petit parc, des militants, des voisins ou de simples curieux en ont profité pour découvrir ce lieu interdit, habituellement fermé au public à cause des risques d’effondrement des carrières de gypse. « Nous n’avons jamais eu à déplorer le moindre accident. Je pense que le réseau racinaire a permis de stabiliser un peu les galeries souterraines », explique Hélène Zanier pendant que nous déambulons entre les énormes souches déterrées. Plus de 4000 arbres ont déjà été arrachés. Mais au-delà de cette trouée béante, la verdure reste dense, sillonnée par quelques sentiers bien marqués, preuve que les promeneurs ne sont pas si rares à braver l’interdit. Parmi les visiteurs du jour, certains n’étaient pourtant pas au courant de ce qui se passait ici, comme Gladys et sa petite fille, qui habitent de l’autre coté du parc. Elles n’avaient jamais franchi le grillage et s’étonnent de la beauté de cet espace sauvage. Les populations aux alentours, notamment des cités voisines, sont-elles difficiles à mobiliser ? « J’ai vu peu de gens de la cité Gagarine voisine. Ils ne se sentent pas concernés car on n’a pas fait l’effort de les concerner » explique Raoul, un habitant venu prêter main forte lors des occupations matinales.

Gladys et sa fille, des voisines du parc qui le découvrent pour la première fois et sont effarées par sa destruction © Laury-Anne Cholez

La forêt va-t-elle survivre à l’appétit des promoteurs immobiliers ?

Mohamed Boughanmi, représentant de l’association Spoutnik de la cité Youri Gagarine, assure au contraire que les habitants sont touchés par ces travaux de bétonisation. Il fustige l’absence totale de concertation entre le département, propriétaire des espaces verts alentours, et la région, propriétaire de la forêt. » Ici, sur cette pelouse à coté de la forêt, nous sommes sur un grand parc départemental, avec une superficie plus importante que la future base de loisirs. On aurait très bien pu y construire le projet. Mais lorsqu’on a soumis l’idée à Valérie Pécresse (Présidente de la région Île-de-France) elle a dit que cela ne la regardait pas, qu’il fallait voir avec le département « . En 2015, la ville de Romainville a été déclarée « championne de la construction » avec le plus grand nombre de permis de construire, avec une subvention de 1,4 millions d’euros à la clef. Les grues ne manquent pas dans le paysage, certaines dépassant à peine les cimes des plus grands arbres. C’est le chantier d’un futur immeuble de Nexity, qui va être construit au bord de la forêt. Le site internet du promoteur s’en sert d’ailleurs comme slogan publicitaire promettant aux futurs propriétaires de vivre  » face à un parc au centre ville de Romainville « .

« Certains imaginent que le comblement des galeries souterraines avec du béton pour la base de loisirs pourra peut-être inviter les promoteurs à construire un autre immeuble dans quelques années, lorsque le sol sera devenu suffisamment stable « , soupire Hélène. Mohamed Boughanmi lui n’a pas beaucoup de doutes sur la future bétonisation de la forêt. « La base de loisirs est un élément vendeur pour tous les immeubles privés voulus par la mairie ».

Deux visions du monde s’affrontent ici : celle d’une nature artificielle, maîtrisée et bétonnée contre une forêt sauvage et inexploitable. Alors que les alertes climatiques se multiplient et que le dernier rapport des experts du GIEC révèle la nature de l’urgence, ce projet pensé il y a plus de dix ans témoigne encore d’une primauté des enjeux de rendement sur celui du vivant pour nos instances dirigeantes.

Un reportage de Laury-Anne Cholez et Ivan Vronsky.

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