Après le meurtre de Clément, il affirmait ne pas connaître Esteban Morillo et Samuel Dufour. Pourtant, dans la soirée du 5 juin 2013, alors que Clément agonise à l’hôpital, il passe son temps au téléphone avec eux, et les accueille dans son bar, le Local. Ce n’est pourtant pas la première fois que son nom revient dans ce genre d’affaire… Radio Parleur est allé brosser le portrait de Serge Ayoub avec les militants du collectif La Horde, un site dédié à la connaissance des groupes d’extrême droite.

« Je pense que je suis là pour deux raisons : parler des faits, c’est normal, et aussi parler du contexte. Et même de l’idéologie. » Bombant le torse, croisant tantôt les jambes derrière son pupitre lorsqu’il est à la barre, Serge Ayoub, 54 ans, affiche une mine ravie devant les assises de Paris. Celui qui dirigeait le mouvement d’extrême-droite Troisième voie (dissous en juillet 2013), dont les accusés étaient des sympathisants, était jusque là le grand absent de ce procès. Un fait que la présidente de la cour d’assises, Xavière Siméoni n’a pas manqué de rappeler au témoin, en « constat(ant) avec plaisir » qu’il va mieux et lui demandant si son arrêt maladie était « circonstanciel  ? – Quelle drôle de question ! », lui répond Ayoub. Carambolage auditif entre le témoin et la présidente, le ton monte et vaudra à Ayoub un premier rappel à l’ordre : « vous gardez vos sourires et vos commentaires pour vous, Monsieur Ayoub. »

A l’aise devant l’auditoire, Serge Ayoub explique ce qu’est le fascisme et définit Troisième Voie comme militant pour un État avec des seules fonctions régaliennes. Il cite Churchill et livre un véritable show en présentant sa doctrine et l’ouvrage qu’il a écrit, disponible « en vente partout ».

Concernant les faits du procès, Serge Ayoub dit ensuite avoir été appelé par Katia Veloso, l’ex-compagne d’Esteban Morillo, qui était membre de Troisième Voie, et avoir conseillé aux jeunes skinheads « de dégager » pour éviter la bagarre. Plus tard, il raconte avoir reçu un coup de téléphone de Morillo : « pour me dire qu’ils avaient réussi à partir, que c’était rien qu’une petite bousculade. J’ai dit tant mieux. Des gamineries tout ça. » C’est pourtant dans son bar associatif du XVe arrondissement, le Local, que les accusés se retrouvent après la bagarre. Esteban Morillo, Samuel Dufour et Alexandre Eyraud vont offrir au leader de Troisième Voie un « récapitulatif de la scène. »

Pitre, chef de bande, agitateur politique ou mentor : qui est Serge Ayoub alias « Batskin » ?

Fils d’une magistrate française et d’un haut fonctionnaire d’origine libanaise, Serge Ayoub grandit à Bagnolet et découvre à l’âge de quatorze ans le milieu skinhead. Il adopte alors le style bonehead (skinhead d’extrême droite) et rejoint la mouvance d’extrême droite, au sein de laquelle il reçoit le surnom de « Batskin » en raison d’un goût prononcé pour la batte de baseball lors d’affrontements auxquels il est mêlé.

Très actif durant les années 1980 avec sa bande de skinheads appelée « le Klan », il tente de devenir le leader des hooligans du Parc des Princes afin de les politiser, avec le club de supporters Pitbull Kop, sans véritable succès. Il fonde en 1987 les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) et s’inscrit comme étudiant à l’Université de Paris VI (Jussieu) où il aurait alors été coutumier d’affrontements avec les divers groupes antifascistes, dont le plus connu sont les Red Warriors.

Les JNR dans les années 90. Photo : La Horde
Les JNR dans les années 90. Photo : Collectif La Horde.

Ayoub sait comment discipliner ses troupes

En mars 1997, membre d’un club de bikers, il est arrêté pour possession et vente de métamphétamine. C’est au milieu des années 2000 qu’il fait de nouveau parler de lui en participant à la première université d’Egalité & Réconciliation, fondé par Alain Soral, les 8 et 9 septembre 2007. Il devient alors gérant du bar Le Local, dans le XVe — monté avec l’aide de Frédéric Chatillon, ancien responsable du GUD dans les années 1990, et une participation initiale d’Alain Soral — lieu de socialisation des différentes familles de l’extrême droite et où se rendront régulièrement Esteban Morillo, Samuel Dufour et Alexandre Eyraud, les trois prévenus du procès. L’endroit voit ainsi défiler Marine Le Pen et d’autres figures influentes de la fachosphère.

En 2010 « Batskin » trouve une nouvelle occasion de renforcer son aura. Il reprend à son compte l’organisation du C9M à Paris : une marche commémorative de la mort de Sébastien Deyzieux, militant de l’Œuvre française décédé en 1994, véritable martyr du milieu d’extrême-droite. Les contre-rassemblements antifascistes se font de plus en plus importants, et la marche est sur le point d’être interdite par la préfecture de police. « Batskin » déplace alors la marche de son lieu originel, de Denfert-Rochereau vers le Louvre… heureux hasard, c’est justement le jour de l’hommage à Jeanne d’Arc organisé par l’Action Française. L’occasion pour Ayoub de prendre des contacts politiques et de rassembler d’autres groupuscules de l’extrême droite radicale derrière lui. Ce qui n’est pas sans provoquer quelques frictions avec l’Action Française, qui voit ses plates bandes piétinées. Tour de force réussi pour Ayoub, qui donne ainsi l’illusion d’un cortège assez important.

Serge « Batskin » Ayoub ou l’art de l’esquive en eaux troubles

Depuis la mort de Clément Méric le 5 juin 2013, d’autres militants des JNR et de Troisième Voie ont été soupçonnés de meurtres ou de règlements de compte violents. En 2015, en Picardie, le White Wolf Klan, une bande de militants d’extrême-droite, était démantelée pour des vols, des agressions, des trafics mais aussi pour des règlements de compte particulièrement violents avec d’autres groupes d’extrême droite de la région. La troupe avait notamment tendu un guet-apens dans le garage de l’un des membres de Troisième Voie. Musique à fond et chaînes à la main, ils s’en étaient pris à un groupe désigné par Serge Ayoub.

Leur chef, Jérémy Mourain, condamné pour violences aggravées, vols et organisation d’un groupe de combat, faisait parti des JNR et se retrouvait régulièrement dans les défilés organisés par Troisième Voie ou au Local à Paris.

Avant de se rétracter, Mourain et plusieurs autres membres du White Wolf Klan assurent également aux enquêteurs que l’ordre d’agresser ces rivaux émane de l’ancien boss de Troisième Voie, resté à Paris. Mais le mentor de Mourain, poursuivi pour complicité de violences aggravées, bénéficie d’une relaxe et s’en sort sans être inquiété.

Toujours à proximité, mais jamais inquiété

En 2017, c’est le tour de l’ancien JNR du Nord Yohan Mutte, très en lien avec le picard Mourain, d’être interpellé suite à des noyades « inexpliquées » dans le canal de la Deûle, dans le Nord. Parmi les victimes Hervé Rybarczyk. Là encore on entend parler des JNR : Yohan Mutte était, quelques jours avant son interpellation en 2017, au local du club de bikers de Serge Ayoub près de Soissons, lors d’un soirée pour la Saint Patrick.

« Hervé a été retrouvé mort et quelques années plus tard, nous avons appris que Yohan Mutte et Jérémy Mourain, des membres de la garde rapproché d’Ayoub, sont les auteurs de cet assassinat », déclare une militante de l’Action antifasciste Nord Pas-de-Calais, présente au rassemblement de soutien aux proches de Clément Méric à la veille du procès, lundi 3 septembre. L’histoire fait toujours l’objet d’une enquête.

Malgré ces différentes affaires, dans lesquelles le nom d’Ayoub revient régulièrement, l’homme n’est jamais inquiété, contrairement à ses lieutenants ou aux simples militants, qui écopent de plusieurs condamnations. À tel point que, tant dans le milieu de l’extrême-droite comme chez les militant·e·s antifa, la rumeur court, tenace, que Serge Ayoub jouerait les indics pour la police, achetant ainsi sa liberté. Dans le procès Clément Méric, nombreux sont celles et ceux qui s’interrogent sur la vitesse avec laquelle les noms des accusés ont été connus de la police, le soir même de l’agression mortelle de la rue Caumartin. Ont-ils été « donnés » à la police par un ou plusieurs de leurs camarades ?

 

 

« Ça fait surtout partie du folklore des milieux extrémistes, que de toujours raconter qu’un tel est un flic ou une balance » tempère Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême-droite, tout en n’excluant pas des liens avec les services de police : « quand on fait de la politique, ça fait partie de l’habit. »

« Une caricature de l’extrême-droite doublé d’un troll vivant, mais malgré tout, il est là »

« Nettoyer, se refaire une virginité : c’est ça qu’il fait à chaque fois », précise Hervé. Suite aux dissolutions des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires et de Troisième Voie, Serge Ayoub va se mettre au vert dans un club de bikers. Le club ouvre un local en Picardie à Berzy-le-Sec, près de Soissons. Ses membres se font appeler les Praetorians avant de devenir les Black Seven France, et de rejoindre l’organisation internationale de bikers Gremium MC. Aujourd’hui, comme à ses débuts, le club est composé majoritairement d’anciens militants des JNR.

Cela n’empêche pas pour autant Ayoub de faire des apparitions publiques : on le retrouve ainsi à la journée de Synthèse Nationale ou en train de répondre à des interviews pour Radio Libertés ou Sputnik. Il a sorti récemment un ouvrage dans la maison d’édition d’Egalité & Réconciliation, Kontre Kulture, et devrait très prochainement bénéficier de sa propre émission sur la webradio du mouvement d’Alain Soral. La veille du procès, Ayoub donne plusieurs interviews dans la fachosphère, dont une à Breizh Info où il affirme à propos de son dernier livre : « J’y dresse les bases d’un programme politique, avant d’expliquer pourquoi nous allons prendre le pouvoir. »

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