Encourager le dialogue entre les plateformes de l’économie collaborative et les représentants des travailleurs, des chercheurs, des activistes et des politiques. Tel était l’objectif du séminaire organisé à Bruxelles par le réseau Sharers & Workers. Une gageure, dans un contexte où le rapport de force entre les plateformes et leurs auto-entrepreneurs reste déséquilibré.

Est-ce qu’Uber et ses chauffeurs pourront un jour s’asseoir autour d’une table pour discuter des conditions de travail ? Est-ce que Deliveroo écoutera les revendications de ses livreurs auto-entrepreneurs ? Est-ce que les plateformes accepteront de dialoguer d’égal à égal avec ceux qu’elles font travailler ? Trois questions posées par la conférence organisée le 23 janvier à Bruxelles par le réseau Sharers & Workers. Ce think tank sur les transformations sociales engendrées par l’économie collaborative, a réussi à rassembler près de 160 personnes de toute l’Europe. Plateformes, syndicalistes, chercheurs, représentants de ministères, d’autorités administratives et européennes, membres de collectifs de travailleurs, de coopératives, ont échangé pendant toute une journée avec un mot d’ordre : le dialogue.

La Poste a racheté une plateforme de coursiers à vélo

Si Deliveroo a décliné l’invitation, trop occupé à gérer le mécontentement des coursiers suite à la rupture du contrat avec SMart, deux plateformes ont répondu à l’appel : Uber et Stuart. Cette dernière a été rachetée par le groupe La Poste en mars 2017. « C’est l’alliance de la carpe et du lapin« , remarque Noémie de Grenier de la coopérative française Coopaname. La Poste, ancienne entreprise publique (jusqu’en 2010), est désormais alliée à une start-up de la foodtech qui carbure à l’auto-entreprenariat. Un paradoxe qui ne perturbe pas outre mesure Ivan Beraud, ancien syndicaliste de la CFDT, désormais aux ressources humaines de La Poste : « Il y a un véritable modèle social à construire avec plus de protection pour les auto-entrepreneurs ».
Est-il possible de rester une entreprise « socialement responsable » tout en faisant appel à des auto-entrepreneurs ? « Oui » assure Ivan Beraud, qui liste ainsi tous les avantages proposés aux livreurs de Stuart : depuis la couverture en cas d’accident, à la formation professionnelle en passant par l’obtention d’un logement social (1/3 des coursiers sont logés chez des tiers) ou encore l’intégration à la plateforme d’achat de la Poste. 50 livreurs ont également déposé leur candidature pour devenir facteur. Face à tant de générosité une question se pose : les livreurs sont-ils toujours aussi indépendants malgré l’accumulation de ces « avantages » ? Pour Ivan Beraud, le lien de subordination n’est pas une bonne question. « Les coursiers veulent des assurances, un accès à la formation, à une complémentaire santé tout en restant indépendants. Si on leur offre tout cela, il n’y a pas de raison qu’ils viennent nous chercher sur ce sujet ». Il regrette d’ailleurs la « focale » des représentants des travailleurs, qui veulent absolument transformer des indépendants en salariés. De bien vaines velléités qu’il compare à l’époque où certains voulaient empêcher l’arrivée des salariés de droit privé à la Poste. Une privatisation dont les conséquences sociales ont pourtant été désastreuses.

Uber et ses velléités de dialogue

Un peu plus tard dans la journée, c’est un représentant d’Uber qui est monté sur scène. Guy Levin est « public policy senior associate » au sein de la plateforme de taxis. Soit l’homme que l’on envoie pour se faire taper sur les doigts face à une salle hostile. Avec ses petites lunettes sur le nez et son discours bien calibré, on peut lui concéder un certain courage. Il a d’ailleurs débuté son discours en assurant que ce genre d’endroit sortait de « son cadre habituel » mais qu’il était particulièrement heureux d’avoir été invité car sa société souhaitait « jouer un rôle plus constructif et collaboratif dans le débat ». Son joli Power Point rodé comme du papier à musique aurait pu faire illusion auprès d’un public peu averti de ses pratiques. Philippe Lescot, un syndicaliste de CSC Transcom, partage la mine circonspecte des nombreux auditeurs, et lorsqu’il prend la parole, c’est pour le traiter de « négrier« . Une salve saluée par plusieurs applaudissements. Des paroles radicales qui sont cependant restées assez rares parmi les participants, pour qui le dialogue devait prévaloir.
Une expérimentation sabotée par Deliveroo
Et pourtant, on peut se demander dans quelle mesure « un dialogue » est susceptible de s’engager avec ces plateformes, tant le rapport de force est aujourd’hui déséquilibré. SMart en est un bon exemple. En mai 2016, la coopérative belge signe une convention avec Deliveroo, garantissant aux livreurs une rémunération horaire respectant les barèmes minimums légaux d’au moins 3 heures par jour de prestation, ainsi qu’une indemnisation partielle du matériel de travail. Les coursiers travaillaient ainsi sous le régime salarié. En octobre 2017, le géant de la foodtech met fin à cette expérimentation de manière unilatérale. Le groupe profite d’une nouvelle mesure du gouvernement belge visant à exonérer de charges et défiscaliser jusqu’à 6 000€ de revenus annuels, qui ciblait notamment ces livreurs indépendants. « Cette première expérience vers la reconnaissance d’un statut de travailleur spécifique avec 4000 coursiers, potentiellement reproductible ailleurs, a fait peur aux actionnaires de Deliveroo », estime Sandrino Graceffa, le directeur de SMart. « Ils ont préféré mettre un terme à ce contrat plutôt que de risquer sa prolifération ».
Les coursiers étaient pourtant très satisfaits de ce statut de salariés, comme nous avons pu le constater le mercredi 24 janvier, en suivant une dizaine d’entre eux occuper le siège de Deliveroo dans le très chic quartier d’Ixelles à Bruxelles. Ils réclamaient des explications sur cette rupture de contrat les obligeant à quitter SMart d’ici le 31 janvier. Aucune solution n’a été trouvée malgré deux jours d’occupation et les 600 livreurs affiliés à la SMart ont décidé de ne pas remonter sur leurs vélos.

Réguler le marché des livraisons à vélo

« SMart c’était justement l’exemple que la démarche coopérative pouvait permettre de reconstruire du rapport de force. Mais si l’état laisse une brèche et permet aux gens d’aller se mettre ailleurs que chez Deliveroo, la plateforme rompt tout forme de négociation. On perd alors le rapport de force. Dans ce cas, cela paraît absurde de réguler le marché alors que sur plein d’autres sujets, cela ne paraît pas absurde du tout. On voit bien à l’échelle internationale, sur les importations ou les exportations, qu’il n’est pas aberrant de réguler l’économie. Et là tout d’un coup, c’est comme si c’était impensable », poursuit Noémie de Grenier de Coopaname.
Pour Sandrino Graceffa, les plateformes ne sont pas les seules à blâmer. En effet, elles ne font que profiter d’une législation très favorable permise par l’État. « La réalité de leur force se trouve dans le niveau de tolérance des états. Elles ne peuvent exister que parce qu’on a des réglementations qui les tolèrent. Il suffit que l’état redevienne régulateur pour que la donne change ».

Start-up nation VS plateformes coopératives et alternatives

En attendant que les politiques se réveillent, les alternatives fleurissent. Plusieurs groupes défendent aujourd’hui les intérêts des travailleurs des plateformes, comme les belges du Collectif des coursières et coursiers. IG Metall, le puissant syndicat allemand, a mis en place un site pour faire remonter des plaintes de travailleurs ubérisés. CoopCycle lance une plateforme coopérative de livraison alternative (dont nous avions été les premiers à vous parler). « Il y a 2 ans, j’étais tout seul derrière mon ordi à essayer de fédérer quelque dizaines de personnes. Maintenant ça nous a largement dépassé. Aujourd’hui, les plateformes commencent à comprendre que la lutte se fait à l’échelle européenne. C’est très enthousiasmant », explique Jérôme Pimot co-fondateur du CLAP et vice-président de CoopCycle.
Face à une génération d’entrepreneurs du web biberonnés au lait de la startup nation, beaucoup veulent aujourd’hui mettre en valeur les projets collectifs de celles et ceux qui ne prônent pas la liberté contre la justice sociale.

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