Avec la crise du Covid-19, le travail du sexe est compromis pour beaucoup de travailleur·euses. La majorité se retrouve sans aucun revenu, pas même les minimas sociaux. Seule la solidarité permet d’aider celles et ceux que la crise sanitaire précarise encore davantage.

Depuis la mise en place du confinement, le 17 mars dernier, Judith, escort dominatrice, n’a pas travaillé. « Je passe beaucoup de temps sur mon téléphone », raconte-t-elle. Sur Instagram, elle anime le compte tapotepute. Pour elle, c’est un moyen d’éduquer de nombreux followers sur le travail du sexe et ses enjeux politiques.

« Ça va doucement, je commence un peu à me sortir de la panique et du stress », souffle-t-elle. Entre deux épisodes de Grey’s Anatomy, un café ou une cigarette, Judith reste très inquiète. Comme la plupart de ses collègues, elle n’a plus aucun revenu depuis plusieurs semaines.

Pas de chômage, ni d’accès aux aides de l’Etat

« Je ne travaille pas depuis chez moi, je fais ce qui s’appelle de l’out-call, donc je me déplace chez mes clients ou à l’hôtel », explique Judith. Elle chiffre sa perte financière aux alentours de 1200 euros depuis le début du confinement. « Je survis grâce à la solidarité de mes proches, reconnait-elle, confinée chez son meilleur ami. Étant donné qu’on n’a pas accès à des aides, on ne peut pas inventer de l’argent. »

Les aides exceptionnelles de l’État pour les auto-entreprises ne sont pas réellement accessibles pour les travailleurs et travailleuses du sexe (TDS). Bien que leurs activités soient légales, car ce sont les clients qui sont pénalisés, la plupart des TDS ne se déclare pas. Les TDS ne peuvent donc compter que sur elleux-mêmes et miser sur la solidarité.

Plusieurs cagnottes lancées en ligne

En ce sens, les associations de TDS ont rapidement mis en place des cagnottes pour assurer un minimum de revenus aux travailleur·ses le plus dans le besoin. « Dès l’annonce du confinement, on a lancé plusieurs cagnottes parce qu’on savait que ça allait être dramatique », raconte Anaïs de Lenclos, porte parole du Syndicat du travail sexuel (Strass). « Elles ne permettent pas de tout régler, mais d’apporter des aides de premiers secours », poursuit-elle.

Plusieurs associations locales ont également déployé des dispositifs similaires, comme les associations Grisélidis, à Toulouse, ou Cabiria, à Lyon. « Le Strass redistribue de l’argent aux autres associations. On se fait des points régulièrement pour connaître les besoins de chacun », explique Anaïs. En ce moment, ces cagnottes sont la seule source de revenus de beaucoup de TDS.

Face au Covid-19, reprendre le travail du sexe ou mourir de faim

Pour s’assurer un minimum de revenus, certain·es essaient d’adapter leur manière de travailler. Awen, confiné en région parisienne, essaie d’être plus actif sur Internet. « Je vends des photos depuis longtemps. Mais là, c’est vrai que je fais plus de pub pour cet aspect, comme je ne peux pas sortir travailler, explique-t-il. Avant le confinement, je pouvais aller sur Paris pour me géolocaliser sur les applications gay. Là, même pas en rêve. » Malgré tout, Awen s’estime chanceux : « Ma mère m’a donné de l’argent pour mon anniversaire, sans ça, c’était la merde. »

Depuis le début du mois d’avril, la Fédération des Parapluies Rouges, qui regroupe plusieurs associations du travail sexuel, réclame la mise en place d’un « fond d’urgence ». Dans une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron, la fédération alerte sur le fait que « les plus démunis se retrouvent contraints de braver le confinement ».

« Notre mort les arrange »

Des députés, comme Laurence Vanceunebrock-Mialon (LREM), ont alerté Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, sur l’urgence de la situation.

À l’heure actuelle, le gouvernement n’a pas répondu favorablement à ces demandes d’aide. Marlène Schiappa a déclaré qu’il est « très compliqué » d’aider le travail du sexe pendant cette crise du Covid-19. Aux yeux d’Anaïs de Lenclos, « on a vraiment le sentiment, que finalement, notre mort les arrange ». Cette dernière pense déjà à reprendre son activité de TDS : « Je n’ai plus le choix. C’est mourir de faim ou mourir du Covid. »

Abroger les lois qui encadrent le travail du sexe ?

Pour le Strass, il ne s’agit pas simplement d’une précarité liée au Covid-19. Il faudrait que le travail du sexe rentre véritablement dans le droit commun. « Du jour au lendemain, nous avons perdu tous nos revenus, insiste la porte-parole du syndicat. En théorie, nous devrions avoir accès aux aides proposées par l’État. Mais dans la pratique, nous sommes en majorité exclus du droit commun et donc nous ne pouvons pas prétendre à ces aides. »

Selon le syndicat, les lois qui régissent actuellement le travail du sexe « empêchent les TDS de rentrer dans le droit commun et ont des effets délétères ». Le Strass milite donc pour que les TDS bénéficient des mêmes droits que les autres travailleurs en légalisant véritablement le travail du sexe.

La précarité mise en évidence par la crise sanitaire

D’autres associations, à l’inverse, militent pour l’abolir, comme le Mouvement du Nid. Mais dans cette situation de crise, les deux mouvements agissent prioritairement pour mettre les TDS à l’abri. Objectif : garantir un logement, des ressources et un séjour régulier. Ce sont les trois priorités réclamées par l’association féministe et abolitionniste dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron.

Dans cette même lettre, co-signée par d’autres associations, comme Osez le féminisme, le Mouvement du Nid rappelle sa volonté de renforcer la « politique ferme de lutte contre le proxénétisme et la marchandisation du corps humain » ainsi que la mise en place d’« un véritable tremplin vers la sortie de la prostitution ».

La crise du Covid-19 aura ainsi mis en évidence la précarité du travail du sexe. Pour beaucoup de TDS, cela a donné une plus grande visibilité sur leur situation fragile. Les militant·es, abolitionnistes ou en faveur d’une dépénalisation, espèrent que cela aboutira à une nouvelle législation du travail du sexe de la part du gouvernement, dans un sens ou dans l’autre, selon leurs convictions.

Un reportage réalisé par Augustin Bordet. Photo de Une : Charles Deluvio via Unsplash.

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