Chef・fe de mission sur un bateau de sauvetage en mer Méditerranée, maraudeur・euse dans les Alpes, bénévole à Calais… Les personnes solidaires des exilé·es en Europe se sont réunies le 7 mars à Briançon, dans les Hautes-Alpes, pour témoigner d’un même constat : la criminalisation de leurs actions ne connaît pas de frontières.

« Nous devons choisir notre camp. Soit nous suivons les ordres des autorités, mais ça suppose cautionner les menaces quotidiennes qui sont faites aux droits humains. Soit nous nous y opposons, et nous risquons une procédure pénale », explique Sasha Gierke, ancien chef de mission sur le Luventa, le bateau de sauvetage de l’ONG allemande Jugend Rettet devant la salle comble du cinéma Vauban de Briançon (Hautes-Alpes). Entre 2016 et 2017, son équipage, dirigé par l’Allemande Pia Klemp, a secouru 14 000 personnes au large des côtes libyennes. Aujourd’hui, poursuivi par le gouvernement italien pour complicité d’immigration illégale, il risque jusqu’à 20 ans de prison.

Des rapports des policiers « dénués de véracité »

Réuni·es à Briançon le 7 mars, à l’occasion de la rencontre internationale des Européens solidaires, des membres d’associations d’aide aux personnes migrantes et réfugiées en Europe témoignent de la façon dont ils ont été attaqués, harcelés ou poursuivis par les autorités européennes. Après Sasha Gierke vient le tour de Pierre Mumber, accompagnateur en montagne. Interpellé en janvier 2018 à Montgenèvre (Hautes-Alpes) alors qu’il venait en aide à des Nigérians sur le front de neige, il a été condamné en première instance à Gap à trois mois de prison avec sursis pour « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière ».

Lors de son procès en appel à Grenoble (Isère) en octobre 2019, la juge a estimé qu’au vu des images de l’interpellation, prises par une télévision italienne, « les rapports des policiers sont particulièrement dénués de véracité ». À cet instant, les rires fusent parmi le parterre de militants associatifs qui composent le public. « C‘est joliment dit, ironise Pierre Mumber. Ils ont menti. » Il a été relaxé.

La solidarité et sa criminalisation en question à Briancon, le 7 mars 2020.
Manifestation devant les locaux de la police aux frontières organisée par l’association Tous Migrants à Montgenèvre, samedi 7 mars 2020. Photo: Marguerite de Lasa pour Radio Parleur

Clara, de l’association L’auberge des migrants, aborde la situation à Calais (Pas-de-Calais). Là-bas, entre 500 et 600 exilé·es font face au harcèlement quotidien des gendarmes et policiers qui « empêchent les points de fixation ». « Nous, les associations, nous subissons des contrôles d’identité à répétition, des amendes, des  filatures », raconte-t-elle.  En plus d’entraver l’action des bénévoles, les pratiques de la police dissuadent de nouveaux soutiens de venir. « Cela décourage beaucoup d’étudiant·es en médecine ou en droit qui ne veulent pas avoir de casier judiciaire», poursuit-elle.

« L’ensemble des États membres de l’Union européenne utilisent des lois et des pratiques illégales »

Des récits de ce type, Amnesty international en a recueilli auprès de cinquante défenseur·ses des droits humains et de dix organisations internationales, pour rédiger un rapport sur la criminalisation des solidaires en Europe, publié le 3 mars 2020. « L’ensemble des États membres de l’Union européenne utilisent des lois et des pratiques illégales au regard du droit international, pour poursuivre les personnes qui viennent en aide aux personnes migrantes et réfugiées », martèle Lola Schulmann, chargée de plaidoyer de l’organisation.

Elle dénonce notamment le détournement de lois européennes : « La directive de 2002 permet de poursuivre le trafic d’êtres humains. Or, elle est utilisée pour attaquer les personnes qui viennent en aide aux exilés. » Les solidaires sont donc assimilé·es à des passeurs, « alors qu’il n’y a pas de gain financier ou matériel en échange de l’aide qu’ils ont apporté aux personnes », détaille-t-elle. Huit pays sont épinglés par le document : la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce, la Croatie, Malte, la Suisse et le Royaume-Uni.

La solidarité et sa criminalisation en question à Briancon, le 7 mars 2020.
Conférence à Briançon pour évoquer les violences policières et la criminalisation des aides et soutiens aux éxilé-es, le 7 mars 2020. Crédit Photo : Marguerite de Lasa.

La conférence finie, le public converge vers Montgenèvre pour manifester devant le poste de la police aux frontières (PAF). Devant des rangées d’agents encagoulés, une membre de l’association Tous Migrants prend la parole: « Mesdames et messieurs les forces de l’ordre, dit-elle au mégaphone. Notre mouvement citoyen a rédigé un livret à votre intention, pour vous alerter sur les pratiques illégales et dangereuses que vous exercez à l’égard des personnes étrangères. »

La nuit tombe, et l’écho de sa voix résonne dans les montagnes enneigées : « Le non-respect de ces lois obligent les personnes exilées à prendre des risques inouïs pour tenter de trouver refuge en France. » Alors que la lecture des articles de lois rappelant leurs devoirs aux policiers commence, Michel Rousseau, porte-parole de l’association, s’avance vers les uniformes. D’un air déterminé, il tend le petit livret aux agents, qui demeurent impassibles. Plus tard, il revient sur l’initiative : « Il s’agit d’encourager les forces de l’ordre à désobéir. » Il insiste : « Ce n’est pas nous qui sommes dans l’illégalité. C’est l’État qui est hors-la-loi avec ces pratiques. »

Un reportage de Marguerite de Lasa. Photo de Une : Marguerite de Lasa pour Radio Parleur.

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