Lors d’un week-end féministe et antinucléaire organisé les 21 et 22 septembre 2019 à Bure, plusieurs militantes retracent les mobilisations passées et dessinent les luttes actuelles contre Cigéo, projet d’enfouissement de déchets nucléaires. Récit, par ses actrices, d’une lutte historique.

La Haute-Marne et la Meuse, dans l’est de la France. Depuis plus de trente ans, c’est en particulier dans ces deux départements que la lutte anti-nucléaire se mène. Une partie de la population se mobilise depuis longtemps pour empêcher l’enfouissement des déchets nucléaires près de leurs lieux de vie.

Mais depuis plusieurs mois, dans le village de Bure, bourgade symbole de ce combat, les militant·es s’essoufflent. En cause, la répression qui s’exerce de façon exacerbée : cinquante procès, 28 interdictions de territoire ou mesure d’éloignement, plusieurs peines de prison ferme ou avec sursis. Alors, les 21 et 22 septembre 2019, la proposition d’un week-end en mixité choisie sans hommes cisgenres (en accord avec le genre qui leur a été assigné à la naissance) se présente comme une nouvelle façon de se mobiliser et de lutter contre le nucléaire et son monde.

Un manifestant près du laboratoire de l’ANDRA à Bure pour les six ans de l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2017. Photographie : June Loper pour Radio Parleur

Dans la Meuse, le nucléaire est un « projet de territoire »

Dans la Meuse, le monde du nucléaire c’est d’abord l’ANDRA, l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Elle porte le projet du CIGEO, le centre industriel de stockage géologique, un projet d’enfouissement souterrain des déchets nucléaires sur la commune de Bure. Sur place, les militant·es dénoncent la responsabilité de l’État qui impose à tous·tes ces déchets dont personne ne veut. L’ANDRA, elle, prévoit un plan global de territoire. L’agence affiche l’objectif de redynamiser une région dépeuplée et considérée comme « économiquement faible ».

De l’aménagement des routes à la création d’emplois, en passant par l’ouverture d’écoles et de formations spécialisées dans le nucléaire, mais aussi d’entreprises prêtes à travailler pour la filière : tout est imaginé pour attirer plus de 10 000 nouveaux·elles habitant·es. Ces dernières années, L’ANDRA a acheté 2000 hectares de terres agricoles et 1000 hectares de forêts. L’agence publique a construit une « écothèque », un hôtel-restaurant pour accueillir les checheurs·euses ou encore les archives d’EDF et Areva. Une installation progressive du projet, désigné par les militant·es comme une « poubelle nucléaire ».

Un opposant au projet d’enfouissement nucléaire, regarde l’arrivée des gendarmes du haut d’une des cabanes installées dans le bois Lejuc jeudi 22 février 2018. Photographie : les Ziradiés.

Localement, une lutte antinucléaire bien vivace

Ces aménagements ne se font pas sans opposition. Une Maison de la Résistance et la Gare de Luméville servent de foyer à la lutte. Les opposant·es boycottent les débats publics et s’organisent au sein de comités de luttes. À l’été 2016, l’épisode de l’occupation du Bois Lejuc, distant de quelques kilomètres de Bure, permet de rendre la lutte visible et tangible, au-delà des frontières du département.

L’ANDRA y lance des travaux de galeries, mais « pour les habitant·es du coin, les forêts c’est sacré » affirment les militant·es. Ils et elles occupent le bois pendant plusieurs semaines avant une première expulsion. Le laboratoire construit alors un mur haut de 2 mètres, et déclare son accès illégal. Mais juridiquement, cette interdiction ne vaut pas grand-chose. Qu’à cela ne tienne, le mur est détruit par les militant·es qui réoccupent le bois jusqu’en février 2018. La répression prend alors un tournant violent : expulsion du bois, perquisitions, mises en examens, condamnations, surveillance rapprochée.

La bataille prend également racine sur le terrain juridique. Des militant·es, aidé·es par des avocat·es se penchent sur les recours possibles pour faire annuler le projet CIGEO et les travaux d’aménagement. La stratégie de faire jouer la montre paie : l’ANDRA perd de l’argent. De l’autre côté, la répression judiciaire s’abat : le 23 juin 2017, une enquête s’ouvre pour « association de malfaiteurs ». Les moyens d’investigation de la gendarmerie s’élargissent. Depuis l’été 2019, neuf personnes sont donc inculpées. Surveillées, elles ont reçu des interdictions de réunion. Cela ne facilite pas la lutte sur place, qui en appelle à des relais extérieurs.

Militantes lors d'une mobilisation près de Bure pour les six ans de l'accident nucléaire de Fukushima en mars 2017. Photographie : June Loper pour Radio Parleur
Militantes lors d’une mobilisation près de Bure pour les six ans de l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2017. Photographie : June Loper pour Radio Parleur

Le futur du projet, les nouvelles luttes à suivre

Sur place aujourd’hui, les déchets nucléaires sont absents, les autorisations de travaux repoussées, les études d’impact environnemental bloquées. Le site d’enfouissement de déchets nucléaire va faire l’objet d’une « demande d’autorisation de création« , une étude d’implantation de la « poubelle nucléaire ». Bien que le laboratoire de recherche existe, le site de traitement des déchets doit faire l’objet d’une publication officielle sous forme de décret, soumis à plusieurs années d’études de faisabilité.

En attendant la réalisation de ces études, la lutte doit continuer, notamment pour contrer les projets qui se préparent à court terme, pour le début de l’année 2020. D’abord, le dépôt de la « Demande d’Utilité Publique », c’est-à-dire une enquête publique, un moyen de consultation de la population très utilisé dans les projets nucléaires. Dans le cas de Bure, la DUP permettra d’élargir les compétences de l’ANDRA pour réaliser des travaux d’aménagement.

Ensuite, la réhabilitation d’une voie ferrée entre Gondrecourt-le-Château et le laboratoire. Cette ancienne voie ferrée traverse aujourd’hui plus d’une dizaine de villages et longe des maisons et des lotissements. Elle servirait à la fois à transporter les matériaux utiles à la construction du site d’enfouissement, et à transporter les déchets atomiques.

Enfin, l’installation de trois transformateurs électriques pour alimenter le futur site d’enfouissement : le plus gros trouverait sa place entre le laboratoire et le village de Bure. Pour construire tous ces aménagements, il faut creuser des tranchées, défricher des nouveaux champs et transformer les paysages. Des changements qui ne se feront pas sans résistance de la part des opposant·es au projet.

Des entretiens réalisés par Sophie Peroy-Gay

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