Près de 150 postiers et postières du département des Hauts-de-Seine (92) sont en grève depuis 14 mois. Un mouvement social inédit dans l’histoire de La Poste.

C’est la grève la plus longue de l’histoire de La Poste. Depuis 14 mois, près de 150 postières et postiers du département des Hauts-de-Seine sont en grève pour défendre leurs conditions de travail. Ce mouvement social a débuté le 24 mars 2018, avec le licenciement de Gaël Quirante, leur responsable syndical SUD Poste. L’homme était accusé de séquestration durant une occupation de locaux de la Poste, huit ans auparavant. L’inspection du travail avait refusé à quatre reprises son licenciement, estimant que les faits reprochés n’étaient pas assez graves et soupçonnant une discrimination syndicale. Mais la ministre du Travail, Muriel Pénicaud aura eu sa tête. Cette étincelle a mis le feu aux poudres.

NANTERRE – 20 SEPTEMBRE 2018 : La direction de la Poste demande à la justice, que Gaël Quirante, licencié de la Poste en mars 2018, soit interdit de se rendre dans les bureaux et les centres de tris dans le cadre de la grève qui dure depuis le 26 Mars 2018 – Photographie NnoMan Cadoret

Une réorganisation qui casse leurs conditions de travail

Les grévistes dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail, avec des tournées toujours plus longues et des réorganisations aux effets dévastateurs. « On demande aux salarié·es de faire des choses impossibles. On n’est pas là pour faire le boulot de 2, 3 ou 4 personnes alors qu’on gagne à peine le SMIC. La seule manière de s’en sortir, c’est d’accélérer la cadence aux dépends de sa santé », explique Xavier Chiarelli, secrétaire départemental adjoint de SUD Poste 92. La direction aimerait en effet imposer une « méridienne », soit une pause au milieu de la journée plus ou moins longue en fonction de l’activité. Ce système signerait la mort du principe « fini-parti », quand les postier·es rentrent chez eux une fois la tournée achevée. Autre inquiétude : l’instauration d’îlots, où les facteurs viendraient récupérer leur courrier déjà trié. Un système bancal pour Mourad (prénom d’emprunt) postier à Malakoff dans la banlieue sud de Paris. « On sait comment faire nos liasses pour les distribuer plus vite. Si quelqu’un d’autre s’en charge, cela va être moins facile pour nous »

Recherche de productivité

Finalement, les grévistes fustigent l’absence de transparence quant au calcul du temps de travail. « Dans notre département, l’entreprise a été condamnée 22 fois pour défaut d’information  CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, N.D.L.R.). Il y a un véritable refus de faire la transparence sur la façon dont on quantifie la charge de travail ». Si leurs sacoches ne débordent plus de cartes postales, ils et elles ont en revanche davantage de colis et recommandés à distribuer. Ce qui prend plus de temps qu’une simple lettre à glisser dans une boîte. Cette opacité a été analysée par le sociologue Nicolas Jounin dans une enquête baptisée « Le caché de La Poste : La genèse de temps virtuels pour organiser le travail des facteurs » où il dénonce une « une usine à travail dissimulé non-rémunéré ».

Ces cadences infernales ont des conséquences concrètes sur le lien social, désormais considéré par l’entreprise comme « du temps parasite ». Pour le rentabiliser, la Poste a lancé l’application « Veillez sur mes parents », sans grand succès pour le moment. « Les personnes âgées qui n’ont pas de famille et ne pourront pas payer la prestation n’auront pas le droit à cette visite. Cela introduit une disparité de traitement. On revendique le lien social qu’on avait avec la population », regrette Nelly, postière à Asnières-sur-Seine depuis 1983.

Occupation du siège national de la Poste avec Gaël Quirante et les postier·es grévistes, Paris – 5 Avril 2018 Photographie NnoMan Cadoret

Une grève loin d’être isolée

Lors des dernières élections professionnelles, le syndicat Sud a remporté 51,8% des suffrages, avec un taux de participation à 86%, soit 13% au dessus de la moyenne nationale. « Cela prouve qu’un certain nombre de cadres ont voté pour notre grève et que nous ne sommes pas qu’une petite bande d’irréductibles isolé·es », assure Gaël Quirante. Selon un décompte du syndicat, près de 22 départements ont entamé des mouvements de grève, de la Haute-Garonne en passant par le Finistère, les Vosges ou encore la Corse.

« La Poste nous vole du temps de travail dans le 92. Et comme ce sont les mêmes logiciels partout, elle vole du temps de travail à tous les postiers et postières de France », poursuit Gaël Quirante.

ISSY LES MOULINEAUX – 30 JANVIER 2019 : Les postières et postiers des Hauts de Seine, en grève depuis le 26 Mars 2018 se sont rendus devant le siège national de la Poste pour se faire entendre des salarié·es du groupe. Profitant d’une ouverture, les grévistes sont rentrés dans le batiment et ont pu atteindre le 6e étage, celui de la direction. Environ deux heures après le début de l’occupation, les CRS ont envahi le bâtiment pour déloger les grévistes. Ils ont fracassé une porte à l’aide d’une masse et d’un bélier. Photographie NnoMan Cadoret.

Face à la répression, ils maintiennent la pression

Pour se faire entendre, les postiers et postières ne restent pas les bras croisés et multiplient les manifestations et occupation de locaux de leur entreprise. Une pugnacité réprimée par la direction et qui tourne parfois à la répression. Nordine Belkasmi, un gréviste, a été agressé par un cadre durant une action au siège départemental de Nanterre. Un coup de poing dans le nez qui lui a valu 10 jours d’incapacité totale de travail (ITT). Il dénonce également la présence de vigiles dans les centres de tri pour les intimider. « Ils se permettent ce que la police ne se permet pas ». Le 31 mai dernier, les postiers et postières ont fait une proposition de protocole de fin de conflit au PDG, Philippe Wahl. Ils demandent le report des réorganisations à Boulogne et Neuilly (en 2021) et Asnières (en septembre 2020). Ils refusent l’instauration de la pause méridienne dans les bureaux de Boulogne, Asnières et Levallois ainsi que les îlots. « Nous avons déposé symboliquement une enveloppe dans la boîte aux lettres du PDG. Mais la prochaine fois, nous allons nous enfermer dans les locaux et ils devront nous sortir de la salle par la force ». A suivre…

Photographies et sons d’occupations par NnoMan Cadoret.

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