Dans les quartiers nord de Marseille, le fast-food de Saint-Barthélémy est devenu le symbole d’une double lutte. Celle des salarié.es qui refusent de perdre leur emploi, mais aussi des jeunes de ce quartier populaire qui veulent préserver un véritable lieu de vie.

Il flotte comme un parfum de révolte au nord de la citée phocéenne, et un parfum qui dure. Depuis août dernier, le McDonald’s du quartier de Saint-Barthélemy, qui devait être transformé en un « fast-food asiatique halal, » est devenu le symbole d’une lutte sociale contre le géant américain. Son histoire a attiré l’attention de la presse internationale. Même le New York Times a ironiquement titré : « oui, il y a un McDonald’s qui est aimé en France. » Aimé, il l’est par ses employé.es tout d’abord, car dans ces quartiers nord de Marseille, les petits boulots ne sont pas légion. Les jeunes y dénichent souvent leur premier emploi, et s’y construisent parfois le début d’une vie. « Quand j’ai commencé là-bas, je faisais n’importe quoi… j’ai arrêté de fumer dans ce McDo, j’y ai même trouvé ma première copine, » sourit un habitant du quartier.

Une première vente annulée

L’histoire commence en juin dernier, lorsque Jean-Pierre Brochiero, propriétaire de six McDo franchisés, veut se débarrasser de ses restaurants. Les cinq premiers sont vendus à un certain Mohamed Abbassi. Le sixième, l’établissement de Saint-Bathélémy, est cédé à une entreprise mystère basée en Tunisie, Halifood , dont la nature du projet et la faiblesse des d’investissements promis inquiète les salariés. Bien mal en prend à M. Brochiero, car le tribunal de Marseille annule cette dernière vente. Une victoire des 77 salarié.es qui attirera l’attention des médias sur ce restaurant situé en plein coeur des quartiers nords.

Cette première vente annulée éjecte Halifood de la partie et c’est sur ces entrefaits que l’acquéreur des autres restaurants de Jean-Pierre Brochiero revient dans le jeu. Ce commerçant est déjà propriétaire de nombreuses franchises McDo dans la cité phocéenne. Sur le papier, il ne s’agirait que d’une simple transaction entre McDonald’s France et Mohamed Abbassi. Ce dernier propose de reprendre le sixième McDo de Saint-Barthélémy. Ce que les salarié.es ne savent pas encore, c’est qu’il va poser des conditions drastiques.

Très vite, les salarié.es et leur avocat dénoncent un « plan social maquillé, une liquidation déguisée » dans des restaurants où les conditions de travail sont plutôt bonnes, avec une prime trimestrielle, un treizième mois et des institutions représentatives qui fonctionnent. « L’ancienneté moyenne avoisinait les six ans, pour McDonald’s c’est énorme ! » précise l’avocat des salarié.es, maître Ralph Blindauer.

Des conditions de travail peut-être un peu trop avantageuses pour McDonald’s France ? Ralph Blindauer suspecte un « deal » à trois entre le groupe de fast-food, Jean-Pierre Brochiero et Mohamed Abbassi, pour se débarrasser d’une masse salariale trop conséquente et surtout trop chère. Mohamed Abbassi apparaît aux yeux des salariés comme un « cost killer » missionné de les plumer de leurs avantages sociaux.

Empêcher la création d’un bastion syndical

Pour la reprise du McDonald’s de Saint Barthélémy, Mohamed Abbassi tente de faire d’une pierre deux coups. Faire des économies et se débarrasser des syndicalistes trop vindicatifs. Il propose un projet qui permettrait de réaliser 400 000 €  d’économies annuelles, notamment grâce à la suppression de quatre postes de direction, dont celui de Kamel Guemari. Ce directeur-adjoint, employé du restaurant depuis 20 ans, délégué syndical FO, est devenu le porte-drapeau du combat mené contre le géant américain. « Nous ne sommes pas opposés à une vente, mais on refuse de mettre en échec tout ce qu’on a pu construire pendant toutes ces années, » explique Kamel Guemari.

Pour les salarié.es, le rachat par Mohamed Abbassi rime avec précarité. « Ceux qui font la sécurité dans les autres McDo d’Abbassi, ce sont des intérimaires. S’il achète Saint-Barthelemy, je ne sais pas où je vais pouvoir aller, » explique Karim*, agent de sécurité qui travaille encore dans le restaurant pour le moment. Après de longues semaines de négociations face aux ultimatums de la multinationale, qui tous demandaient la tête de Kamel Guemari, la proposition de reprise par Mohamed Abbassi a finalement été rejetée par les salarié.es fin octobre.

Kamel Guemari est devenu le porte-drapeau des salariés de Saint-Barthélémy.

Entre temps, Mohamed Abbassi a acheté les McDo de Jean-Pierre Brochiero. Mais là encore, les salarié.es montent au créneau sur le terrain judiciaire. Fin novembre, le tribunal de grande instance de Marseille se prononcera sur la totalité du projet de vente des six restaurants par l’ancien propriétaire Jean-Pierre Brochiero.

Milices et méthodes mafieuses

Cette lutte sociale et juridique charrie des histoires de menaces et d’agressions envers les salarié.es mobilisé.es de Saint-Barthélémy. Pour discréditer Kamel Guemari, un billet, dépublié depuis, a été diffusé par un anonyme sur Mediapart, accusant le syndicaliste d’être « animé par son intérêt personnel ». Ce n’est rien à côté des accusations portées par d’autres employé.es, qui pointent les hommes de mains de Mohamed Abbassi et leurs « méthodes mafieuses ». Les salarié.es ont pris l’habitude d’inspecter les alentours du restaurant avant d’aller travailler. Tony Rodriguez, syndicaliste, est flanqué de son chien de garde pour se sentir « en sécurité ». Un autre employé s’inquiète : « pour moi les gens envoyés par Mohamed Abbassi sont des voyous ».

Le syndicaliste Tony Rodriguez met en garde les agents de sécurité en surveillance devant un McDonald’s.

À chaque rencontre avec leur repreneur potentiel, les salarié.es s’étonnent du déploiement d’un important dispositif de sécurité. Des vidéos montrent des individus en planque dans une voiture garée devant l’un des McDo. « Voilà la méthode Abbassi ! C’est de l’intimidation, » s’exclame Tony Rodriguez.

Sarah, venue en soutien des employé.es du McDo, raconte l’agression qu’elle a subie en filmant une altercation entre Tony Rodriguez et l’un des hommes de main. « L’agent a commencé à être agressif. Lorsque j’ai commencé à le filmer, il m’a attrapé et tordu le bras. (…) Je suis allée à l’hôpital Nord et j’ai eu une entorse cervicale et une névralgie du bras. » L’avocat de Mohamed Abbassi a refusé de répondre à nos sollicitations à ce sujet.

De nombreux soutiens citoyens et politiques

Sur le parking du restaurant. Les jeunes salarié.es du restaurant font leur pause en partageant un narguilé.

Malgré ces menaces, l’ambiance reste relativement conviviale dans le restaurant de Saint-Barthélémy. Après cette longue série de grèves, d’occupations, l’endroit est aujourd’hui le bastion des luttes locales dans les quartiers Nord de la ville. Élu.es, syndicalistes et habitant.es viennent régulièrement apporter leur soutien.

« Les travailleurs de Saint-Barthelemy mènent une grande bataille. Ça n’est pas rien de s’attaquer à une multinationale, l’une des plus connues dans le monde. Leur lutte est devenue emblématique, » s’exclame le député du Parti Communiste, Pierre Darréville, venu exprimer son soutien. « C’est inédit qu’au cœur d’un quartier populaire comme celui-ci, il y ait une belle mobilisation qui allie à la fois les salariés du restaurant et les habitants de la cité. »

Sur place, un groupe d’habitant.es venu.es de Maison Blanche, le quartier voisin, demandent l’amélioration des dispositifs de sécurité routière. La mobilisation autour de Saint-Barthélemy leur a permis de s’adresser aux élus locaux et de se faire entendre.

« L’issue du combat ne sera pas forcément celle que McDonald’s imagine… »

Autour de la table, se réunissent salarié.es, syndicalistes et habitant.es du quartier.

Fin novembre, le tribunal de grande instance rendra sa décision sur la vente des six établissements. Si l’opération est annulée, les salarié.es poursuivront leur recherche d’un propriétaire qui accepterait de conserver leurs conditions de travail. Certains ont également proposé de reprendre le restaurant en société coopérative. Le géant du hamburger va-t-il s’y opposer ? « McDonald’s est prêt à engloutir des centaines de milliers d’euros dans cette affaire, y compris de manière économiquement contre-productive, » précise l’avocat Ralph Blindauer. « Ils ne veulent pas perdre la face, le dossier a aujourd’hui une notoriété mondiale et ils veulent faire la démonstration que toute bataille contre eux est perdue d’avance. Ils veulent mettre les salariés à genoux. Mais l’issue du combat ne sera pas forcément celle qu’ils imaginent. » Une victoire des marseillais pourrait encourager une convergence des salarié.es qui s’organisent à travers le monde contre les pratiques de la multinationale.

*Certains noms ont été modifiés.

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