En 2016, tous les soirs pendant quatre mois, la documentariste engagée Mariana Otero et son équipe ont sillonné Nuit Debout et la place de la République à Paris. Un tournage de longue haleine pour s’imprégner et comprendre « l’objet » Nuit Debout. Le résultat c’est « l’Assemblée », un documentaire projeté à partir du 18 mai au festival de Cannes dans le cadre de la sélection de l’association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Comment êtes-vous arrivée à Nuit Debout ?
Mariana Otero : J’ai participé à la réunion du 23 février à la Bourse du Travail pour organiser la lutte contre la loi El Khomri. Je me suis engagée dans la préparation du 31 mars au sein de la commission Communication. Au départ, je ne voulais pas du tout faire un documentaire, mais aller sur le terrain, tracter, faire venir des gens pour le rassemblement du 31. J’étais donc sur la place de la République après la manifestation du 31 et je suis revenue le 32 mars. Immédiatement, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’inédit qui se passait et j’ai pris ma caméra. Je voulais garder une trace, raconter à ceux qui ne pouvaient venir sur la place. Au début, je souhaitais faire un site appelé « Les Yeux de Marianne » avec des vidéos qui relataient au quotidien les réflexions et le travail qui avaient lieu sur la place. J’en ai posté quelques-unes mais tout allait trop vite, nous n’avions pas le temps de suivre la cadence !
C’est à ce moment que vous avez décidé de faire un documentaire ?
Mariana Otero : J’ai pensé qu’il fallait construire quelque chose, que cela ne pouvait pas être seulement des petits bouts de films, des bribes. J’ai décidé de suivre une commission : la démocratie sur la place, sans papillonner d’un lieu à un autre, afin de voir ce qui pouvait en sortir sur la durée. Car le travail du documentaire est de donner du temps au temps. Si tu veux comprendre ce qu’il se passe dans un lieu, surtout dans un cas comme Nuit Debout, il faut être présent tous les jours, sans quoi tu ne comprends pas, tu perds le fil sans réussir à saisir ce qui se passe, et tu ne peux plus raconter l’histoire. La commission démocratie sur la place était en train d’inventer quelque chose de nouveau : une assemblée citoyenne où les gens pouvaient s’exprimer, s’écouter. Cela rejoint le thème de mes films : comment conjuguer le collectif et l’individuel. C’était vraiment l’essence de l’assemblée : respecter les paroles de chacun, en faire quelque chose … Mais quoi ? La question reste encore ouverte.

Comment réussir à garder une distance par rapport à Nuit Debout tout en s’impliquant dans la lutte et l’organisation ?

Mariana Otero : Lorsque je filme, il y a toujours une partie de moi qui est émue par ce qui arrive. Si la distance par rapport au sujet est trop grande, je ne me sens pas concernée. C’est l’émotion et l’empathie qui me pousse à prendre ma caméra. Dans mes précédents documentaires, comme par exemple celui sur la coopérative, j’ai visité une dizaine d’entreprises pour comprendre comment cela marchait. Je pouvais anticiper contrairement à Nuit Debout. Il fallait ressentir les choses, les analyser sans recul et savoir quoi filmer et quoi choisir. Je ne savais jamais ce qui allait se passer. Cette immédiateté était difficile à digérer pour en faire du récit. Mais j’étais portée pendant le tournage par l’énergie de la place et l’acceptation de ma présence dans la commission « Démocratie sur la place » que je tiens à remercier, ainsi que tous ceux qui m’ont donné leur autorisation pour être dans le film et m’ont fait confiance.

En quoi le mouvement s’inscrivait-il dans vos thématiques de travail ?

Mariana Otero : Cela fait 30 ans que je réalise des documentaires sur des sujets politiques intimes à hauteur des individus. J’ai notamment tourné « Entre nos mains« , l’histoire d’une entreprise de lingerie qui se transforme en coopérative. Je voulais savoir ce que cela faisait de s’émanciper et de devenir collectivement son propre patron. Cette émancipation, je l’ai retrouvée dans Nuit Debout. Toutes ces personnes qui s’asseyaient sur la place, parlaient ensemble et travaillaient me fascinaient. Il s’agissait d’une véritable réinvention de la démocratie. Je suis venue tous les jours filmer avec un ingénieur du son jusqu’à mi- juillet. Au final, j’ai enregistré 70 heures de rush, ce qui n’est pas non plus excessif, j’avais tourné encore plus lors de mon précédent documentaire.

Comment avez-vous financé ce film ?

Mariana Otero : Juste avant Nuit Debout, j’avais déposé une demande de financement pour un projet de tournage qui n’a toujours pas commencé. J’attendais des réponses. J’avais donc un peu de temps. D’habitude dans le cinéma, tu commences par repérer et écrire le sujet. Tu le déposes dans différentes commissions ensuite pour trouver des financements, ce qui peut prendre jusqu’à six mois. Pour ce film sur Nuit Debout, je n’avais pas un centime et je n’ai pas travaillé pendant cette période pour me consacrer à ce projet. Aujourd’hui, il nous faut des fonds pour finir le film, mixage et étalonnage qui sont des opérations très coûteuses. C’est pourquoi nous avons lancé une campagne de crowdfunding.

Faire ce film est un projet compliqué, avec de gros risques financiers, cela fait un an que je suis dessus. D’ordinaire, cela nécessiterait un budget d’environ 250 000 euros. Nous allons le faire avec 40 000, entre le crowdfunding et l’aide d’un ami producteur. Mais encore faut-il trouver ces 40 000 et cela n’a pas été évident. C’est peut-être pour cela que d’autres projets n’ont pas abouti. Car j’ai vu beaucoup de caméras sur la place et je pensais que chacun de ces cinéastes présents allait pouvoir apporter un regard différent sur le mouvement. Mais peu sont restés jusqu’à la fin et beaucoup ne sont peut-être pas allés au bout de leur travail.

Pour ma part, j’aimerais que le film sorte en salles car c’est un lieu parfait pour organiser des débats, faire circuler la parole. Je ne suis pas dans l’urgence, j’ai construit ce film pour qu’il soit encore visible dans 20 ou 30 ans et répondre à la question : « C’était quoi Nuit Debout ? ».

Durant ces mois de tournage, vous avez été à la fois témoin et victime des violences policières.

Mariana Otero : J’ai effectivement filmé les manifestations où la violence devenait démentielle : il était nécessaire de l’intégrer au film, même si les scènes que je montre sont courtes. On y voit le grand silence imposé par les gaz lacrymogènes qui étouffent et empêchent les gens de parler. A cause du foulard sur la bouche, ils sont réduits au silence, alors même qu’ils sont venus manifester pour s’exprimer. J’ai aussi subi cette violence sur le pont de la Concorde le 5 juillet. Après un nouvel usage de l’article 49.3, les Nuitdeboutistes s’étaient retrouvés devant l’Assemblée nationale. Les CRS se sont approchés pour me dire qu’un arrêté préfectoral interdisait de filmer ce jour-là sans jamais le prouver avec un document. Ils ont voulu me prendre ma caméra, je m’y suis accrochée en criant. Un homme que je ne connaissais pas, Valentin Fraix, s’est interposé verbalement, a été jeté au sol violemment et passé deux nuits en garde à vue. Moi et mon équipe avons été arrêtés et conduits au commissariat du 15e. Le commissaire a été étonné par notre arrestation et nous a laissés repartir. Nous sommes alors retournés sur le pont voir la brigade qui nous avait arrêtés et leur montrer que nous avions été relâchés. Par la suite, j’ai assisté à l’arrestation par les mêmes CRS de Fred, un « périscopeur », qui a pris 4 mois fermes pour outrage. Il a fait appel, il faudra constituer un comité de soutien. J’ai participé au jugement en tant que témoin et c’était impressionnant d’entendre la violence de l’avocat des policiers et celle du procureur. Ecoeurant. Scandaleux.

Comment avez-vous construit votre film, sans être pessimiste à la fin ?

Mariana Otero : Il n’a pas été évident de construire un film sur un mouvement qui commence fort et qui s’étiole ensuite. Mais justement, c’est au début de l’été que l’on touche du doigt l’essence de Nuit Debout ; cette nécessité de reprendre la parole, qui est quelque chose de fondamental à Nuit Debout. Sur la place il y avait une telle puissance qui se dégageait que tous ceux qui étaient présents le ressentaient.

On dit que les gens ne s’intéressent plus à la politique mais c’est tout l’inverse en réalité : à République, leur corps s’emparait de la parole. Il y avait un tel désir d’échanger, de discuter et d’écouter l’autre. C’était très émouvant d’observer la façon dont les gens s’exprimaient, comment ils trouvaient leurs mots. Dans le film, j’ai tenté de montrer tous les « états » de la parole, car aujourd’hui, celle des politiques n’a plus aucune valeur, les promesses ne sont pas tenues, les mensonges sont légion. Tandis que sur la place, on retrouvait ce désir de vérité, il y avait une véritable cohésion entre ce que les gens disaient et ce qu’ils pensaient. C’était magnifique !

Avez-vous été déçue par Nuit Debout ?

Mariana Otero : Pas du tout, je ne crois absolument pas que Nuit Debout soit un échec. Au contraire, c’est quelque chose de formidable, le fait que les gens se soient réappropriés la parole politique c’est une grande chose, ce qui a fait sa force et sa beauté. Nuit Debout a permis de remettre les citoyens au cœur de la politique.

Prenons par exemple mon fils, que j’ai vu se politiser grâce à Nuit Debout, qui a été comme une étincelle pour lui. Alors qu’à la maison, nous avons toujours parlé de politique. Ça a déclenché une passion et un désir du politique qui était éteint chez beaucoup de monde. Quand on voit que la place peut se remplir avec un simple appel sur Facebook contre la corruption, on voit bien que quelque chose est né. J’ai trouvé que c’était très fort et que c’était quelque chose de très intime qui avait lieu collectivement. Evidemment nous sommes très loin du parti politique ou du programme électoral, de la production de quelque chose de concret. On était dans un lieu de désir, pas dans un lieu de production. D’ailleurs dès qu’on essayait de produire quelque chose de tangible, cela ne marchait pas. Mais rien n’est perdu.

Tous ces gens qui ont travaillé et réfléchi, cela a irrigué les consciences. A la fin du film, il y a une certaine mélancolie doublée d’une invitation au retour. Parce que profondément, je crois que Nuit Debout n’est pas « morte », elle a irrigué bien au-delà de son temps de présence sur la place, notamment certaines revendications présentes pendant cette campagne électorale. Bien sûr, quand tu vis quelque chose d’aussi fort, tu ressens un peu de nostalgie. Mais c’est le propre de toutes les grandes fêtes, car c’était une grande fête de la parole et de la pensée.

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