Se réclamer de l’anarchisme ou non, telle est la question. Après s’être attaqué au mythe de la crise de la masculinité, Francis Dupuis-Déri, professeur en sciences politiques à l’Université du Québec, revient sur un thème qu’il connaît bien. Dans son ouvrage « Les nouveaux anarchistes, de l’altermondialisme au zadisme », il dessine les évolutions du mouvement politique durant la dernière décennie écoulée et tente d’en montrer la multiplicité de stratégies.

« Je suis anarchiste ». Qui se présente comme tel en 2019 ? Si des structures officielles  estampillées anarchistes, à l’image de la Fédération anarchiste ou Alternative libertaire, sont toujours visibles dans l’espace politique, une nouvelle frange échappe à cette désignation. Et pourtant, elle se fait plus spectaculaire. Organisés en Black Bloc, en Pink Bloc ou en une armée de clowns révolutionnaires, les nouveaux anarchistes insufflent un nouvel élan aux contre-sommets, manifestations et luttes sociales des dernières années, sans forcément réclamer les couleurs anarchistes. Les structures « rigides » de partis et d’organisations sont délaissées au profit de « groupes d’affinités ». Si les couleurs changent, les principes restent. « Essayer de fonctionner sans chef, de manière autonome, laisser place aux prises de décisions collectives par consensus et s’opposer aux formes de domination dans nos sociétés, comme l’Etat et le capital », énumère Francis Dupuis-Déri, professeur en sciences politiques à l’Université du Québec.

Barricade avenue des Champs-Elysées à Paris, le 24 novembre 2018.Crédit photo : Clara Menais.

Déconstruire l’image de « l’anarchiste violent mangeur d’enfants »

Les images du Black Bloc, où sont visibles des individus vêtus de noir en tête de cortège, ont plusieurs fois marqué les esprits. On les retrouve lors du contre-sommet du G8 à Gênes en 2001, du contre-sommet du G20 à Hambourg en 2017, ou plus récemment en France, lors des manifestations contre la loi Travail. « Depuis le XIXème siècle, l’anarchiste est associé à l’image du terroriste mangeur d’enfants et dévoreur de grand-mère. Aujourd’hui c’est le Black Bloc ». Une mauvaise publicité due à l’usage de la « violence ». Or, le politologue rappelle que ces destructions de biens matériels symboles de domination et les frappes ciblées contre la police, ne sont qu’une stratégie de la mouvance anarchiste parmi d’autres. Il explique « on appelle cela de la violence. Beaucoup d’anarchistes essaient d’expliquer que ce n’est pas réellement de la violence si l’on compare à ce que fait l’Etat ou le capital à l’ensemble de la planète ».

La dérision contre le système capitaliste

Remontant jusqu’aux manifestations de Seattle en 1999, l’auteur québécois analyse les liens entre mouvements altermondialistes et anarchistes au cours de différentes actions. Il décrit ainsi une large palette de modes d’actions où le rire et la dérision ont toute leur place. Moquer le sérieux et la solennité du pouvoir : voilà l’objectif des armées de clowns révolutionnaires, des Tute Bianche, du Silver Bloc ou encore des Grannies aux Etats-Unis.  « Les grands sommets, c’est en fait du bluff. C’est très protocolaire […] ce sont des mises en scène. Ils sont donc facilement déstabilisables puisqu’on peut proposer un contre-spectacle, plus spectaculaire et plus rigolo ». La force subversive des déguisements et marionnettes géantes s’observe alors dans la répression menée par la police, comme « à Miami en 2003 où les policiers ont passé une demie-heure à détruire des marionnettes » illustre Francis Dupuis-Déri.

Violences sexistes et sexuelles chez les anarchistes

Vouloir bannir toute forme de domination et avoir des comportements sexistes ? « Un faux paradoxe », pour Francis Dupuis-Déri. Il décrit dans son ouvrage un « anarchosexisme » où le fonctionnement dans un groupe pourrait être miné « par une méfiance envers les procédures délibératives, qui favorise les plus forts en gueule – généralement des hommes ». Un machisme anarchiste qui peut aller jusqu’aux agressions sexuelles comme l’illustrent les attaques contre le « Point G », campement en non-mixité d’une trentaine de femmes au sein du Village alternatif anticapitaliste anti-guerre à Annemasse en 2003. Comment se défendre lorsque l’on rejette les institutions judiciaires et la police ? « Il y a des tentatives de justice alternative, réparatrice ou transformatrice pour ne pas avoir à faire à l’Etat, la police ou le tribunal […]. Mais souvent ce sont les femmes qui partent et les agresseurs restent avec leurs amis ».

Le Livre : « Les nouveaux anarchistes, de l’altermondialisme au zadisme », paru le 10 janvier 2019, aux éditions Textuel 

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