Pendant un an, le journaliste Robin D’Angelo derrière le livre « Judy, Lola, Sofia et moi » s’est immergé dans le milieu du X français, selon le point de vue du consommateur occasionnel qu’il est, mais aussi du journaliste embarqué à la casquette gonzo et pro-féministe. Il en a tiré un livre cru, troublant et fascinant ainsi que des réflexions éclairées qu’il partage avec Radio Parleur.

Le 18 octobre 2018 sortait « Judy, Lola, Sofia et moi » (ed. Goutte d’Or), une enquête sur le porno professionnel-amateur ou pro-am, cette catégorie reprenant les codes des vidéos amateurs mais produites par des pro du X, Jacquie et Michel en tête. Oubliez la vidéo « amateur » tournée par des couples libertins. « Le porno amateur c’est une esthétique qui joue sur les ressorts exhibitionnistes, voyeuristes et « girl next door », mais ça reste construit et vendu dans un circuit totalement professionnel. Dans le milieu on parle d’ailleurs de « porno Pro-Am » ».

« Le porno, c’est Into The Wild, c’est dur. Mais ça me permet aussi de vivre des rencontres intéressantes »

À travers un journalisme ultra-subjectif, une méthode d’enquête et un style d’écriture ne prétendant pas à l’objectivité, Robin d’Angelo devient l’un des protagonistes de son propre reportage, écrivant celui-ci à la première personne. L’enjeu pour l’auteur est d’abord de documenter et de témoigner de ce qu’il se passe de l’autre côté de l’écran, lorsque les pixels laissent place aux vrais histoires de vie, parfois trashs, parfois poignantes. Une façon de ré-humaniser ce produit qui reste complètement virtuel pour une majorité de consommateurs.

Ce qui frappe dès les premiers chapitres, c’est d’abord le passé difficile de la plupart des filles que l’on croise dans ce livre et qui gravitent dans l’industrie du porno Pro-Am. Ainsi, Lola, l’une des personnages principales du livre, est aussi l’une des plus anciennes actrices du circuit, où elle tourne depuis cinq ans. La jeune femme raconte une enfance bringuebalée entre les foyers et les familles d’accueil, puis les viols quotidiens de son père, sa mère préférant s’affairer au jardin. Pour pouvoir continuer dans le X, l’actrice toulonnaise accepte tout ce qu’on lui propose : « Des « bukkakes » [tournantes avec des hommes éjaculant sur une femme] à 100 mecs, et une femme avec un entonnoir dans l’cul ». Certaines actrices alternent également entre porno et prostitution. Pas question pour autant de poser ces actrices en « victimes ». Au contraire. Robin D’Angelo explique et met en garde contre une lecture orientée par nos propres codes moraux : « Les actrices ne sont pas des victimes. On est dans une société qui sexualise les femmes et celles-ci n’ont pas forcément des vies simples, elles ont grandis dans des conditions difficiles, on a pas à juger leurs choix et leurs stratégies. La question dans ce milieu, c’est comment les hommes, qui ont l’outil de production entre les mains, se comportent avec elles. »

Couverture du livre « Judy, Lola, Sofia et moi » (ed. Goutte d’Or)

Économie de bouts de ficelle et un travail plus ou moins déclaré

Avec la concurrence de la gratuité sur Internet et de la production dans d’autres régions du monde, la production pornographique de l’Hexagone a particulièrement souffert ces dernières années. La plupart des producteurs historiques ont arrêté ou vivotent avec des bouts de ficelle, à l’image de John B. Root : seigneur déchu du Hard, qui a connu son heure de gloire avec Canal+ et qui, à 60 ans, continue de tourner, mais dans son deux-pièces parisien.
Pareil avec les acteurs et actrices qui sont de moins en moins bien payées pour des productions parfois de plus en plus hard. Au fil des pages du livre, on découvre un sentiment de déclassement parmi les personnages rencontrés au cours de cette infiltration, celui d’être les laissés-pour-compte de la mondialisation du X. Budget dérisoire, contrats de travail et de droit à l’image parfois inexistants, décors « cheap » s’accompagnent de cachets très faibles pour les acteurs et les actrices. En plus de cela, il est parfois difficile pour les actrices de refuser certaines pratiques sexuelles si elles veulent continuer dans ce métier. Dans le milieu du porno, la concurrence est rude et les places sont chères.

Le porno, miroir grossissant de la société ?

Le porno est aussi l’une des rares industries où les femmes gagnent plus que les hommes. Des centaines d’euros la scène, contre de 50 à 150 pour un acteur dans le circuit pro Am, confirme l’auteur. Pour une actrice, il faut d’avantage compter entre 300 et 350 euros. Pourquoi? « On attend d’une femme qu’elle contrevienne à sa sexualité, avec un stigmate social beaucoup plus fort. »
À l’inverse, un acteur fera peu de pratiques douloureuses. Pour appuyer ses propos, Robin d’Angelo cite dans son livre le sociologue Mathieu Trachman, qui s’est penché sur la question : « Ce qui est en jeu dans les salaires pornographiques, c’est le statut de la sexualité. »
Les hommes gagnent moins, mais cette différence de salaire est compensée par le plaisir qu’ils vont prendre lors du tournage. « Quand on demande aux acteurs pourquoi ils démarrent dans le porno, tous vont vous répondre « pour me vider les couilles » » explique Robin d’Angelo, « Mais jamais une actrice ne m’a dit « j’ai démarré pour le plaisir sexuel » ».
Le racisme n’est pas non plus absent dans le milieu du porno, au contraire, comme en témoignent les rencontres du journaliste sur un tournage. Au beau milieu d’une clairière, ce dernier en scène une jeune femme blanche qui sort avec un blanc, mais qui adore le tromper avec des hommes noirs. « Le premier truc que tu dois savoir, mon p’tit pote, c’est que l’porno, ça marche par niches. Alors quand tu as deux Blacks comme aujourd’hui, ça fait ton scénario. Là, j’ai mon thème sans me fouler » précise Oliver, cadreur et personnage incontournable de la scène pro-am française. « Ce qu’il veut te dire, c’est qu’un noir ne pourra jamais jouer un médecin dans un porno », ajoute Scott, un acteur noir.
Un porno à l’image de notre société ? « On voit à quel point les stéréotypes racistes et sexistes vont se retrouver dans le porno et dans nos fantasmes » abonde Robin d’Angelo. « Ça surligne les travers et les stéréotypes de notre société, mais aussi ses clichés racistes et sexistes. »

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