Non, les outils d’IA ne fonctionnent pas tout seuls. Contrairement aux discours répandus par les maisons mères des LLM, ces Large Language Model que sont ChatGPT, Claude, Gemini, et leurs émules, ces systèmes parlants ont besoin d’humains pour les entraîner, les régler, et leur permettre de fonctionner. Dans ce premier épisode de la sixième saison de Penser les Luttes, nous explorons cette face cachée du travail de centaine de milliers de travailleur·euses que sont les data workers.
Les LLM sont entraînés par des travailleurs et travailleuses invisibles
Quand nous utilisons des outils d’IA, nous utilisons le travail d’autrui. Pas seulement le travail des auteurices, des chercheureuses, des journalistes, et de toustes les producteurices de savoir dont les écrits servent à alimenter les modèles. Les LLM, les Large Language Models parlants aux trillions de paramètres que sont notamment ChatGPT, Claude, Gemini, et tant d’autres aujourd’hui, sont entraînés par une catégorie bien particulière de travailleurs et travailleuses de l’IA : des data workers.
Rémunéré·es à la tâche, des centaines de milliers de personnes entraînent les modèles, les corrigent, et leur permettent de fonctionner au quotidien. “Ce sont des micro-tâches comme détourer des photos pour isoler des objets, dire ‘ça c’est un arbre, ça c’est une vache’, etc, où créer des petits logos ou des éléments visuels, par exemple,” explique Myriam Raymond chercheuse et membre du Diplab.
À réécouter : Entretien avec Antonio Casilli – Travailleurs et travailleuses du clic, défendez-vous !
Le P de ChatGPT signifie d’ailleurs pretrained, pré-entrainé. Les travailleur·euses qui effectuent ce travail indispensable sont très majoritairement répartis dans les pays du Sud global, et de façon plus minoritaire parmi les classes populaires des pays du Nord. Où qu’iels soient, leurs profils montrent des personnes éduquées, mais relativement exclue des marchés du travail.
Une nouvelle délocalisation silencieuse ?
L’émergence de ces travailleur·euses pointe-t-elle vers une nouvelle forme de délocalisation des emplois ? Où pour le dire autrement, quand dans les pays du Nord les dirigeants d’entreprises menacent de remplacer leurs salarié·es par des IA, font-ils simplement appel à un déplacement du travail dans les pays du Sud ? “Il faut faire la part de ce qui relève de la rhétorique entrepreunariale, avec des employeurs qui justifient des licenciements sous couvert d’implémentation d’outils d’IA, et des véritables restructurations dans un contexte de guerre commerciale,” nuance Juan Sebastian Carbonell, sociologue.
Pour autant, le nombre croissants d’emplois détruits où qui menacent de l’être à plus ou moins brève échéance dans certaines entreprises comme CapGemini indique que l’effet commence à se faire sentir. La fragmentation des tâches facilite leur automatisation partielle… et donc le recours à des agents IA. Un penchant contre lequel de nombreux syndicats sont déjà mobilisés, à l’image de l’UGICT CGT qui a publié une série de fiches pratiques pour aider les collectifs de travail à s’organiser.
Dans cet épisode :
- Juan Sebastian Carbonell : sociologue, post-doctorat à l’université de Liège, auteur d’Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, paru l’an dernier.
- Myriam Raymond, enseignante chercheuse à l’université d’Angers au laboratoire Granem, membre du DIPLab (digital plateforme labour, collectif de chercheur) qui vient de publier une enquête sur les travailleurs de l’IA en Egypte.
L’épisode en vidéo sur la chaîne du MediaTV :
Penser les Luttes est un podcast original produit par Radio Parleur et Le MédiaTV. Production et animation : Violette Voldoire. Montage : Raphaëlle Douchet.

