Samedi dernier, 31 mars, dernier jour de la trêve hivernale. Fin de la période de répit pour les expulsions. Une date idéale pour une grande manifestation à Nantes. Reportage dans une ville aux mobilisations foisonnantes, entre occupations de bâtiments pour accueillir les exilés isolés et manifestations en soutien à la zone à défendre de Notre-Dames-Des-Landes, plus que jamais menacée d’expulsion.

A l’avant du cortège, le pied de biche en carton de 10 mètres de long ne passe pas inaperçu. Il est ici pour « ouvrir demain » affirme une banderole. Beau programme. En ce samedi marquant la fin de la trêve hivernale, la manifestation organisée par une « assemblée du 31 mars » composée d’étudiant-e-s, syndicalistes, demandeur-se-s d’asile, habitant-e-s de la ZAD et précaires, démarre à Commerce, centre névralgique de Nantes. Un grand banquet éphémère s’installe sur les coups de midi. Au menu, cantines véganes ou couscous à prix libre, le tout amené par la « zbeulinette », une remorque accrochée à l’arrière d’une voiture arrivée le matin même de Notre-Dame-Des-Landes.

Après le repas, sous les yeux envieux des CRS présents pour l’occasion, les manifestant-es s’élancent dans un cortège uni mais hétéroclite, muni-es de centaines de petits pieds de biche en carton, érigés en symbole de la manifestation. Autour du cortège, des affiches fleurissent sur les murs : « Demain s’ouvre au pied de biche », « Inexpulzad », « Grande chasse au keuf de Pâques ». 

Comme en témoigne la composition de l’assemblée à l’origine de l’événement, la manifestation se veut globale. Elle se dresse contre plusieurs sujets actuels : la menace d’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et l’expulsion du bois Lejuc à Bure, la répression constante que subissent les demandeurs et demandeuses d’asile, la répression subie par des étudiant-e-s en lutte contre la loi sur la sélection à l’université, mais aussi les personnes précaires menacées d’expulsion à la fin de la trêve hivernale. Plus d’un millier de manifestants ont défilé dans les rues de Nantes, au rythme des slogans, de la musique venue de la « zbeulinette » et des percussions de la fanfare toute de rose vêtue. Dans le cortège, on croise également des syndicalistes de la CGT et des militant-e-s associatifs, notamment du DAL (Droit au logement). Tous les âges sont représentés dans les rangs : des enfants jusqu’aux retraité-e-s. Les policiers entourent le cortège de part et d’autre. Dans le ciel, un hélicoptère suit la manifestation du début à la fin. Les participants scandent : « Un hélicoptère, ça coûte plus cher, que de loger, les gens dans la galère ». Un petit « dying » est organisé sur le cours des 50-otages, des exilé-e-s se couchent au sol feignant la mort sur des couvertures de survie.

Affiche lors de la manifestation contre les expulsions à Nantes le 31 mars 2018. Photographie : CC.

Tension policière

 La préfecture avait annoncé quelques jours plus tôt pas moins de 500 CRS pour couvrir la manifestation, sans compter les gendarmes mobiles et autres agents de la BAC. Ils sont bien présents. Arrivés à la préfecture, la tension monte et les policiers utilisent la lance à eau contre le cortège, qui répond par des feux d’artifice. C’est dans le quartier du Bouffay que la tension explose. La police bloque une partie du cortège et une cinquantaine de manifestant-e-s se retrouvent comme pris en étau dans une petite rue sur le côté de la place. Le reste du cortège interpelle les policiers : « Libérez nos camarades ! »Un exilé hurle en direction des policiers : « On a traversé la Méditerranée pour arriver là, on n’a pas peur de vous ». Des grenades lacrymogènes sont jetées, le grand pied de biche détruit par la police. Un policier annonce que l’ordre est de ne laisser passer personne : la préfecture interdit la manifestation de se poursuivre au-delà de Bouffay, alors que celle-ci devait se finir rue Maurice Sibille, devant l’EHPAD de Bréa, occupée depuis plusieurs semaines pour accueillir les exilés mineurs isolés. Il est un peu plus de 16h quand un manifestant propose au micro de se disperser ici et de se déplacer individuellement jusqu’à l’EHPAD pour s’y retrouver.

Tout le monde se rejoint progressivement devant l’EHPAD, où deux banderoles sont déroulées le long du bâtiment, depuis le toit. Vers 17h30, la Brigade anti criminalité arrive en chargeant quelques personnes incrédules et leur lance une grenade désencerclante. A la suite des agents de la BAC, des policiers s’alignent en barrage dans le bas de la rue et avancent, boucliers dehors. Sur la rue perpendiculaire à gauche, d’autres fonctionnaires de police bouclent le passage. Personne ne semble comprendre la tactique, par précaution des exilé-es s’enferment dans l’EHPAD occupé, pendant que d’autres manifestant-e-s restent dans la rue en criant aux policiers de partir. La stratégie semble être celle de la tension : les hommes armés restent droits en ligne face aux manifestant-e-s venu-e-s se retrouver joyeusement dans cet autre quartier, après la fin abrupte de la manifestation place Bouffay une heure auparavant. 

La préfecture annonce en fin de journée de samedi que deux personnes ont été interpellées pour « port de gaz lacrymogène et de bombe de peinture ». Dans le rassemblement devant l’EHPAD, il est annoncé qu’un exilé aurait été attrapé par la BAC pendant la manifestation puis tabassé dans une voiture banalisée. On lui aurait aussi demandé d’identifier des personnes sur des vidéos. Il aurait été relâché en boitant. La CGT a porté plainte et la police judiciaire de Nantes a été saisie par le parquet pour enquêter sur des faits d’enlèvement et de violences, selon une information de nos confrères et consœurs de France Bleu Loire Océan.

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Photographie Octave Broutard.

Nantes, une ville en action.

 S’il fallait encore une preuve, la manifestation de ce samedi 31 mars a confirmé une nouvelle fois la très forte pugnacité des luttes à Nantes et ses alentours. Il y a, bien sûr, la Zone à Défendre à quelques kilomètres. Le symbole de la lutte longue de 50 ans contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Là-bas, la vie continue même si les personnes qui y vivent restent menacées d’expulsion. Comme la trêve hivernale, l’ultimatum du gouvernement prenait fin ce 31 mars. Le quotidien Le Monde annonce déjà une intervention policière pour lundi 9 avril.

Sur la Zad, c’est une semaine « avril fertile »  qui se tient jusqu’au dimanche 8 avril. De multiples chantiers sont en cours afin « d’enraciner la prise en charge collective de ce territoire » affirment les collectifs de luttes pour la préservation de la zone. Sur internet, un communiqué du « mouvement contre l’aéroport et pour un avenir commun dans le bocage » revendique « sa légitimité à prendre en charge le territoire de la ZAD ». Une initiative inspirée du modèle du plateau du Larzac, pour une gestion collective des terres agricoles. Les habitant-es et opposant-es présent-es pour la manifestation contre les expulsions dénoncent une volonté de l’Etat de trier entre « bons et mauvais zadistes, entre légaux et illégaux » plutôt que de voir la ZAD comme un groupe entier et unifié et non individualisé. 

A l’Université de Nantes aussi, la lutte reste active. De nombreux comités autonomes se sont montés par UFR pour lutter contre la loi ORE qui instaure une forme de sélection à l’entrée de l’université, via la plateforme ParcourSup. Un blocus illimité de l’intégralité du campus a été voté mardi 3 avril par quelques milliers d’étudiant-es et soutiens. Dans le cortège de la manifestation, il était possible de croiser des pancartes présentant le « G.A.G », Groupe autonome des Géographes contre les expulsions.

Autre front de la lutte nantaise : l’accueil et la régularisation des personnes exilées. Les soutiens se font nombreux depuis plusieurs mois, notamment du côté des étudiant-es : une brève occupation du bâtiment des Beaux-Arts de Nantes avait eu lieu, suivie d’une occupation du Château du Tertre appartenant à l’Université pendant trois mois et du bâtiment Censive sur le campus universitaire pour loger les exilé-es et les mineurs isolés. Ces derniers lieux ont été expulsés violemment par la police, mais un ancien EHPAD, lieu d’accueil des personnes âgés, était occupé dès lendemain de l’expulsion du château. Il y a quelques jours, Johanna Rolland, la maire socialiste de Nantes, a annoncé dans un communiqué vouloir détruire cet EHPAD pour construire un centre d’hébergement d’urgence d’une centaine de places.

Loin d’être une victoire, les exilé-es et leurs soutiens voient cette annonce comme une façon de déjouer les solidarités qui se produisent aujourd’hui et de trier les occupant-es sur une base floue, puisque l’EHPAD regroupe actuellement bien plus d’une centaine de personnes. A l’intérieur, la vie se construit en autonomie dans le bâtiment de six étages. Différents ateliers sont proposés, des cours pour enfants et adultes, et même un salon de coiffure. Les tours de cuisine sont organisés par un planning, un étage par jour fait à manger pour tous et toutes les occupant-es.

Comme une réponse à la mairie et la préfecture, une des banderoles déroulées sur l’EHPAD samedi 31 mars relatait un état des lieux des différentes occupations réussies ces derniers mois : les Beaux-Arts, le Château du Tertre, l’EHPAD … Au pied de la banderole, la mention d’une possible future occupation : la Préfecture avec un point d’interrogation. Comme un clin d’œil pour la suite du mouvement.

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