« Aujourd’hui la police demande moins de justice et plus d’armes » .

De nombreux manifestants ont tenu à souligner le danger que représentaient pour eux les manifestations sauvages de policiers, qui sévissent en France depuis bientôt trois semaines. Certains évoquent une justice à deux vitesses, qui étoufferait les violences policières pendant que les manifestants, syndicalistes, zadistes des différents mouvements contestataires seraient de plus en plus criminalisés. Aux cris de « Police partout, Justice nulle part », le tournant sécuritaire pris depuis l’état d’urgence inquiète. Une manifestante arborant une banderole « Féministe demande justice pour Adama » faisant partie du collectif Féministes Révolutionnaires constitué pendant la Loi Travail affirme que « aujourd’hui la police ne demande pas une revalorisation salariale […] mais au contraire […] moins de justice et plus d’armes ».

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« Poings levés » et « Extension de la légitime défiance ». © photo : Octave Broutard.

Dans la foule, une population hétérogène : jeunes, personnes âgées, classes moyennes, habitants des quartiers populaires, étudiants et lycéens. Beaucoup évoquent la « solidarité » face aux morts causées par la police et appellent à une « convergence des luttes » entre habitants des quartiers et une population intra-muros ayant pris conscience des violences policières depuis les manifestations contre la Loi Travail. Selon une manifestante étudiante souhaitant rester anonyme : « Il y a une extension de la répression policière dans les secteurs militants et étudiants, alors que d’abord [il s’agissait] des quartiers populaires qui subissaient une répression depuis des années […]. Nous sommes là pour nous lier avec les quartiers populaires et montrer que l’on est solidaire  […]. Lutter ensemble peut faire grossir nos rangs et nous rendre plus solide face aux attaques ».

« Personne n’a été mis en cause pour la mort de ce jeune homme » 

Avant même le début de la marche, l’émotion est palpable : la mère d’Adama Traoré, la voix étranglée, prend la parole devant les micros et les caméras avant d’être secondée par une des avocates de la famille, Noémie Saidi-Cottier qui affirme que « à Pontoise, l’affaire a été instruite de manière assez catastrophique […]. Ce qui est certain c’est que Adama Traoré est mort. Aujourd’hui personne n’a été mis en cause pour la mort de ce jeune homme et la famille est en droit d’attendre des réponses et les violences policières doivent être réprimées quant il y en a ».

Puis, très vite, la manifestation se met en branle, laissant la tête du cortège aux proches d’Adama Traoré et créant un cordon sécuritaire en priant les journalistes de ne pas se mettre entre les banderoles de tête et le camion sono ouvrant la route.

Après trois heures de marches, la manifestation arrive Place de la République après une minute de silence et la lecture des victimes de violences policières depuis Malik Oussékine, mort le 6 décembre 1986 suite à une manifestation. Dans la foule on entend plusieurs fois scander : « de Malik  [Oussékine] à Rémi [Fraisse], la police assassine ! ».

« Nous avons employé la force strictement nécessaire »

Mardi 19 juillet vers 17h, Bagui Traoré, frère d’Adama Traoré, est arrêté dans la rue par des gendarmes du Val-d’Oise en vue d’une enquête pour « extorsion de fonds avec violence ». Adama s’enfuit en courant, car il n’a pas ses papiers sur lui selon sa famille.

Il est alors rattrapé par police, fait mine de chercher ses papiers d’identité et reprend aussitôt la fuite, pour être finalement intercepté et menotté. S’échappant une seconde fois grâce à l’intervention d’un individu virulent envers le gendarme – ce qui, dès lors correspond à une évasion – il est finalement retrouvé chez lui, enroulé dans un drap au sol.

Les gendarmes procèdent à un plaquage ventral. L’un des militaires présents lors de l’intervention déclare : « nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser mais il a pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation » .

 

A ce moment là, Adama Traoré les auraient prévenus qu’il avait du mal à respirer, comme le déclareront plus tard les gendarmes aux enquêteurs. Celui-ci n’oppose pas de résistance lors de son transfert au commissariat de Persan. Arrivé dans la cour de la gendarmerie, il gît inanimé et est allongé en PLS (position latérale de sécurité), les pompiers sont appelés à 17h46. A 19h05, le médecin du SAMU déclare le décès d’Adama Traoré. Il avait 24 ans ce jour là.

Des déclarations contradictoires et une communication sélective

Dès l’annonce du décès, Yves Jannier, procureur de la République au parquet de Pontoise, déclare que Adama Traoré est décédé « à la suite d’un malaise ». Puis, contacté par le journal Libération, le procureur adjoint de Pontoise, François Capin-Dulhoste, affirme que « Adama s’est rebellé dans le chemin du fourgon », ce qui contredit la version des gendarmes recueillie lors des auditions.

Le 21 juillet, le procureur déclare que Adama Traoré souffrait d’une « infection très grave touchant plusieurs organes », ce que conteste sa famille. Celui-ci affirme aussi qu’aucune  « trace de violence significative » n’a été constaté par le médecin légiste. La famille réclame une seconde autopsie qui relèvera une « absence d’anomalie cardiaque » et fera mention – tout comme le première rapport d’autopsie mais non souligné par le procureur – d’un « syndrome asphyxique ».

« L’arrestation ». © Photo : Octave Broutard.

Enfin le témoignage d’un pompier arrivé sur les lieux suite à l’appel des gendarmes, conteste la version des militaires comme l’a révélé l’émission « Quotidien » sur la chaîne TMC : Adama Traoré n’a pas été mis en position latérale de sécurité. Il est face contre terre, encore entravé de ses menottes alors que le pompier constate qu’il n’a déjà plus de ventilation. Le gendarme aurait à ce moment refusé à la première demande du pompier de retirer ses menottes au jeune homme pour réaliser un massage cardiaque, au prétexte que l’individu est violent et qu’il simule.

La famille demande le « dépaysement de l’affaire »

En raison des soupçons qui règnent sur la conduite de l’enquête, la famille Traoré a réclamé le dépaysement de l’affaire. Une procédure accordée par la Cour de Cassation qui dessaisie le procureur de Pontoise de l’affaire, confiée à celui de Paris où un nouveau magistrat instructeur reprendra l’enquête depuis le début. Selon Noémie Saidi-Cottier, une des avocatEs de la famille « nous nous réjouissons de la décision de dépaysement […]. il y avait une suspicion. […]. La famille attend la mise en cause des gendarmes. […]. Tout reste à éclaircir ».

Le « plaquage ventral » : une pratique décriée !

« Je n’arrive plus à respirer ». © Photo : Octave Broutard.

Le  plaquage ventral, ou « contrôle dorsal costal », est une pratique utilisée et autorisée en France par les forces de l’ordre mais qui est décriée. En 2016, l’ACAT, l’ONG chrétienne contre la torture et la peine de mort dans son rapport d’enquête demandait l’interdiction de cette technique pouvant se révéler mortelle. Le défenseur des droits de l’Homme, dans une décision du 13 novembre 2012, avait d’ailleurs souligné la dangerosité de cette technique. Celle-ci est par ailleurs interdite en Belgique, en Suisse et même dans les villes de New-York City et de Los Angeles.

 

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